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Lettre de M. Champollion à Thèbes (14e lettre)

<div style= »text-align: justify; »>Le 31 juillet 1828, Jean-François CHAMPOLLION, le père de l’égyptologie française, part pour une expédition scientifique en Egypte, afin d’appliquer aux monuments la méthode de déchiffrement des hiéroglyphes, trente ans après la campagne d’Egypte où NAPOLÉON avait emmené avec lui de nombreux savants. CHAMPOLLION y restera jusqu’en décembre 1829, où il rentrera en France pour se faire soigner de la tuberculose attrapée durant son voyage. Les lettres reproduites sur Egyptologue.fr, initialement publiée dans la revue Le Globe, ont été publié par son oncle en 1833, puis par son fils en 1867, sous le titre de « Lettres écrites d’Egypte et de Nubie en 1828 et 1829 ». Elles appartiennent aujourd’hui au domaine public.

 
 
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Lettres écrites d’Egypte et de Nubie en 1828 et 1829

 

Lettre quatorzième

 

 THEBES

 

 

Thèbes, le 18 juin 1829.
 
Depuis mon retour au milieu des ruines de cette aînée des villes royales, toutes mes journées ont été consacrées à l’étude de ce qui reste d’un de ses plus beaux édifices, pour lequel je conçus, à sa première vue, une prédilection marquée. La connaissance complète que j’en ai acquise maintenant la justifie au delà de ce que je devais espérer. Je veux parler ici d’un monument dont le véritable nom n’est pas encore fixé, et qui donne lieu à de fort vives controverses : celui qu’on a appelé d’abord le Memnonium, et ensuite le Tombeau d’Osimandyas. Cette dernière dénomination appartient à la Commission d’Égypte ; quelques voyageurs persistent à se servir de l’autre, qui certainement est fort mal appliquée et très-inexacte. Pour moi, je n’emploierai désormais, pour désigner cet édifice, que son nom égyptien même, sculpté dans cent endroits et répété dans les légendes des frises, des architraves et des bas-reliefs qui décorent ce palais. Il portait le nom de Rhamesséion, parce que c’était à la munificence du Pharaon Rhamsès le Grand que Thèbes en était redevable.
L’imagination s’ébranle et l’on éprouve une émotion bien naturelle en visitant ces galeries mutilées et ces belles colonnades, lorsqu’on pense qu’elles sont l’ouvrage et furent souvent l’habitation du plus célèbre et du meilleur des princes que la vieille Égypte compte dans ses longues annales, et toutes les fois que je le parcours, je rends à la mémoire de Sésostris l’espèce de culte religieux dont l’environnait l’antiquité tout entière.
Il n’existe du Rhamesséion aucune partie complète ; mais ce qui a échappé à la barbarie des Perses et aux ravages du temps suffit pour restaurer l’ensemble de l’édifice et pour s’en faire une idée très-exacte.
Laissant à part sa partie architecturale, qui n’est point de mon ressort, mais à laquelle je dois rendre un juste hommage en disant que le Rhamesséion est peut-être ce qu’il y a de plus noble et de plus pur à Thèbes en fait de grand monument, je me bornerai à indiquer rapidement le sujet des principaux bas-reliefs qui le décorent, et le sens des inscriptions qui les accompagnent.
Les sculptures qui couvraient les faces extérieures des deux massifs du premier pylône, construit en grès, ont entièrement disparu, car ces massifs se sont éboulés en grande partie. Des blocs énormes de calcaire blanc restent encore en place ; ce sont les jambages de la porte ; ils sont décorés, ainsi que l’épaisseur des deux massifs entre lesquels s’élevait cette porte, des légendes royales de Rhamsès le Grand, et de tableaux représentant le Pharaon faisant des offrandes aux grandes divinités de Thèbes, Amon-Ra, Amon générateur, la déesse Mouth, le jeune dieu Chons, Phtha et Mandou. Dans quelques tableaux, le roi reçoit à son tour les faveurs des dieux, et je donne ici l’analyse du principal d’entre eux, parce que c’est là que j’ai lu pour la première fois le nom véritable de l’édifice entier.
Le dieu Atmou (une des formes de Phré) présente au dieu Mandou le Pharaon Rhamsès le Grand, casqué et en habits royaux ; cette dernière divinité le prend par la main en lui disant : «Viens, avance vers les demeures divines pour contempler ton père, le seigneur des dieux, qui t’accordera une longue suite de jours pour gouverner le monde et régner sur le trône d’Hôrus.» Plus loin, en effet, on a figuré le grand dieu Amon-Ra assis, adressant ces paroles au Pharaon :
«Voici ce que dit Amon-Ra, roi des dieux, et qui réside dans le Rhamesséion de Thèbes : Mon fils bien-aimé et de mon germe, seigneur du monde, Rhamsès ! mon coeur se réjouit en contemplant tes bonnes oeuvres ; tu m’as voué cet édifice ; je te fais le don d’une vie pure à passer sur le trône de Sev (Saturne) (c’est-à-dire dans la royauté temporelle).»
Il ne peut donc, à l’avenir, rester la moindre incertitude sur le nom à donner à ce monument.
Les tableaux militaires, relatifs aux conquêtes du roi, couvrent les faces des deux massifs du pylône sur la première cour du palais ; ils sont visibles en assez grande partie, parce que l’éboulement des portions supérieures du pylône a eu lieu du côté opposé. Ces scènes militaires offrent la plus grande analogie avec celles qui sont sculptées dans l’intérieur du temple d’Ibsamboul et sur le pylône de Louqsor, qui font partie du Rhamesséion ou Rhamséion oriental de Thèbes. Les inscriptions sont semblables, et tous ces bas-reliefs se rapportent évidemment à une même campagne contre des peuples asiatiques qu’on ne peut, d’après leur physionomie et d’après leur costume, chercher ailleurs, je le répète, que dans cette vaste contrée sise entre le Tigre et l’Euphrate d’un côté, l’Oxus et l’Indus de l’autre, contrée que nous appelons assez vaguement la Perse. Cette nation, ou plutôt le pays qu’elle habitait, se nommait Chto, Chéto, Scéhto ou Schto ; car je me suis aperçu, enfin, que le nom par lequel on la désigne ordinairement dans les textes historiques, et qui peut se prononcer Pscharanschétko, Pscharinschèto ou Pscharéneschto (vu l’absence des voyelles médiales), est composé de trois parties distinctes :
1e d’un mot égyptien, épithète injurieuse Pscharé qui signifie une plaie ;
2e de la préposition N (de) que j’avais d’abord crue radicale ;
3e de Chto, Schto, Schéto, véritable nom de la contrée.
Les Égyptiens désignèrent donc ces peuples ennemis sous la dénomination de la plaie de Schéto, de la même manière que l’Ethiopie est toujours appelée la mauvaise race de Kousch.
Ce n’est point ici le lieu d’exposer les raisons qui me portent à croire fermement que c’est de peuples du nord-est de la Perse, de Bactriens ou Scythes-Bactriens, qu’il s’agit ici.
On a sculpté sur le massif de droite la réception des ambassadeurs scytho-bactriens dans le camp du roi ; ils sont admis en la présence de Rhamsès, qui leur adresse des reproches ; les soldats, dispersés dans le camp, se reposent ou préparent leurs armes, et donnent des soins aux bagages ; en avant du camp, deux Égyptiens administrent la bastonnade à deux prisonniers ennemis, afin, porte la légende hiéroglyphique, de leur faire dire ce que fait la plaie de Schéto. Au bas du tableau est l’armée égyptienne en marche, et à l’une des extrémités se voit un engagement entre les chars des deux nations.
La partie gauche de ce massif offre l’image d’une série de forteresses desquelles sortent des Égyptiens emmenant des captifs ; les légendes sculptées sur les murs de chacune d’elles donnent leur nom et apprennent que Rhamsès le Grand les a prises de vive force la huitième année de son règne.
Il manque près de la moitié du massif de droite du pylône ; ce qui reste offre les débris d’un vaste bas-relief représentant une grande bataille, toujours contre les Schéto. Comme j’aurai l’occasion d’en décrire une seconde, tout à, fait semblable et beaucoup mieux conservée, je passerai rapidement sur celle-ci, disant seulement qu’on y a représenté l’un des principaux chefs bactriens, nommé Schiropsiro ou Schiropasiro, blessé et gisant sur le bord du fleuve, vers lequel se dirige aussi, fuyant devant le vainqueur, un allié, le chef de la mauvaise race du pays de Schirbech ou Schilbesch.
A côté de la bataille est un tableau triomphal : Rhamsès le Grand, debout, la hache sur l’épaule, saisit de sa main gauche la chevelure d’un groupe de captifs, au-dessus desquels on lit : «Les chefs des contrées du Midi et du Nord conduits en captivité par Sa Majesté.»
Les colonnades qui fermaient latéralement la première cour n’existent plus aujourd’hui. Le vaste espace compris jadis entre ces galeries et les deux pylônes est encombré des énormes débris du plus grand et du plus magnifique colosse que les Égyptiens aient peut-être jamais élevé : c’était celui de Rhamsès le Grand. Les inscriptions qui le décorent ne permettent pas d’en douter. Les légendes royales de cet illustre Pharaon se lisent en grands et beaux hiéroglyphes vers le haut des bras, et se répètent plusieurs fois sur les quatre faces de la base. Ce colosse, quoique assis, n’avait pas moins de 35 pieds de hauteur, non compris la base, second bloc d’environ 33 pieds de long sur 6 de haut.
Il faut admirer à la fois la puissance du peuple qui érigea ce merveilleux colosse et celle des Barbares qui l’ont mutilé avec tant d’adresse et de soins.
Ce beau monument s’élevait devant le massif de gauche du second pylône ou mur, détruit jusqu’au niveau du sol actuel ; c’est par nos fouilles que je me suis assuré que l’on avait aussi couvert ce massif de sculptures représentant des scènes militaires ; j’y ai retrouvé le bas d’un tableau représentant le roi, après une grande bataille, recevant des principaux officiers le compte des ennemis tués dans l’action, et dont les mains coupées sont entassées à ses pieds. Plus loin existait une inscription toujours relative à la guerre contre les Schéto ; le peu qui reste des dernières ligues, interrompu par de nombreuses fractures, m’a fait vivement regretter la destruction de ces documents historiques abondants en noms propres et en désignations géographiques.
Il y est surtout question des honneurs que le roi accorde à deux chefs Scythes ou bactriens, Iroschtoasiro, grand chef du pays de Schéto, et Peschorsenmausiro, qualifié aussi de grand chef : ce sont très-probablement les gouverneurs établis par le conquérant après la soumission du pays.
Les sculptures du massif de droite du deuxième pylône ou mur subsistent en très grande partie sous la galerie de la seconde cour à droite en entrant ; c’est le tableau d’une bataille livrée sur le bord d’un fleuve, dans le voisinage d’une ville que ceignent deux branches de ce fleuve, et sur les murailles de laquelle on lit : la ville forte Watsch ou Batsch (la première lettre est douteuse). Vers l’extrémité actuelle du tableau, à la gauche du spectateur, l’on voit le roi Rhamsès sur son char lancé au galop, au milieu du champ de bataille couvert de morts et de mourants. Il décoche des flèches contre la masse des ennemis en pleine déroute ; derrière le char, sur le terrain que le héros vient de quitter, sont entassés les cadavres des vaincus, sur les-quels s’abattent les chevaux d’un chef ennemi nommé Torokani, blessé d’une flèche à l’épaule et tombant sur l’avant de son char brisé. Sous les pieds des coursiers du roi gisent, dans diverses positions, le corps de Torokato, chef des soldats du pays de Nakbésou, et ceux de plusieurs autres guerriers de distinction. Le grand chef bactrien, Shiropasiro, se retire sur le bord du fleuve ; les flèches du roi ont déjà atteint Tiotouro et Simaïrosi, fuyant dans la plaine et se dirigeant du côté de la ville. D’autres chefs se réfugient vers le fleuve, dans lequel se précipitent lès chevaux du chef Krobschatosi, blessé, et qu’ils entraînent avec eux. Plusieurs enfin, tels que Thotâro et Mafèrima, frère (allié) de la plaie de Schêto (des Bactriens), sont allés mourir en face de la ville, sur la rive du fleuve, que d’autres, tels que le Bactrien Sipaphéro, ont été assez heureux pour traverser, secourus et accueillis sur la rive opposée par une foule immense accourue pour connaître le résultat de la bataillé.
C’est au milieu de tout ce peuple amoncelé qu’on aperçoit un groupe donnant des secours empressés à un chef que l’on vient de retirer du fleuve, où il s’est noyé ; on le tient suspendu par les pieds, la tête en bas, et on s’efforce de lui faire rendre l’eau qui le suffoque, afin de le rappeler à la vie. Sa longue chevelure semble ruisseler, et le traitement ne produira aucun effet, si l’on en juge par la physionomie et le mouvement de l’assistance. On lit au-dessus de ce groupe : «Le chef de la mauvaise race du pays des Schirbesch, qui s’est éloigné de ses guerriers en fuyant le roi du côté du fleuve.»
Enfin, au milieu de la foule sortie de la ville par un pont jeté sur l’une des branches du fleuve, on remarque des symptômes d’un prochain changement dans l’état des esprits : un individu adresse un discours à ceux qui l’entourent ; sa harangue a pour but d’encourager ses compatriotes à se soumettre au joug de Rhamsès le Grand ; on lit en effet, au-dessus du bras de l’orateur, le commencement d’une inscription ainsi conçue : «Je célèbre la gloire du dieu gracieux, parce qu’il a dit…» Le reste est détruit.
J’ai voulu, en entrant dans tous ces détails, donner une idée des bas-reliefs historiques dont on décorait les grands monuments de l’Égypte, de ces compositions immenses que je me plais à nommer des tableaux homériques ou de la sculpture héroïque, parce qu’ils sont pleins de ce feu et de ce désordre sublimes qui nous entraînent, à la lecture des batailles de l’Iliade. Chaque groupe, considéré à part, sera trouvé certainement défectueux dans quelques points relatifs à la perspective ou aux proportions, comparativement aux parties voisines ; mais ces petits défauts de détails sont rachetés, et au delà, par l’effet des masses, et j’ose dire ici que les plus beaux vases grecs représentant des combats pèchent précisément (si péché il y a) sous les mêmes rapports que ces bas-reliefs égyptiens.
Sur le haut de cette grande paroi on a sculpté un long bas-relief, mutilé au commencement et à la fin, représentant Rhamsès le Grand célébrant la panégyrie du grand dieu de Thèbes, le double Hôrus, ou Amon générateur. Comme j’aurai l’occasion de décrire une fête semblable existant dans tout son entier au palais de Médinet-Habou, je me contenterai de dire que c’est ici qu’existe une série de statuettes de rois rangées par ordre de règne ; ce sont : 1° Mènes (le premier roi terrestre) ; 2° un prénom inconnu, antérieur à la dix-septième dynastie ; 3° Amosis ; 4° Aménothph Ier ; 5° Thouthmosis Ier ; 6° Thouthmosis III ; 7° Aménothph II ; 8° Thouthmosis IV ; 9° Aménothph III ; 10° Hôrus ; 11° Rhamsès Ier ; 12° Ousereï ; 13° Rhamsès le Grand lui-même. Cette série ne donne que la ligne directe des ancêtres du conquérant ; ainsi Thouthmosis II est omis, parce que Thouthmosis III (Moeris) était fils d’une fille de Thouthmosis Ier.
De nombreux bas-reliefs représentant des actes d’adoration du roi Rhamsès aux grandes divinités de Thèbes couvrent trois faces des piliers formant la galerie devant le pylône ; sur la quatrième face de chacun d’eux on voit, sculptée de plein relief, une image colossale du roi d’environ trente pieds de hauteur. Voici les légendes les mieux conservées des quatre qui subsistent encore :
«Le dieu gracieux a fait ces grandes constructions ; il les a élevées par son bras, lui, le roi soleil, gardien de justice, approuvé par Phré, le fils du soleil, l’ami d’Ammon, Rhamsès, le bien-aimé d’Amon-Ra.
«Le dieu gracieux dominant dans sa patrie l’a comblé de ses bienfaits, lui, le roi soleil, etc.
«Le bien-aimé d’Amon-Ra, le Dieu gracieux, chef plein de vigilance, le plus grand des vainqueurs, a soumis toutes les contrées à sa domination, lui, le roi soleil, etc., le bien-aimé de la déesse Mouth.»
Ainsi, ces inscriptions rappellent tout ce que l’antiquité s’est plu à louer dans Sésostris : les grands ouvrages qu’il a fait exécuter, les bonnes lois qu’il donna à sa patrie, et la vaste étendue de ses conquêtes.
Les piliers ornés de colosses qui font face à ceux-ci et les colonnes qui formaient la seconde cour du palais du côté droit se font aussi remarquer par la richesse des tableaux religieux qui les décorent. Les piliers et les colonnades qui formaient la partie gauche de la cour sont entièrement détruits.
Je ne m’étendrai point sur les intéressants bas-reliefs qui couvrent la partie gauche du mur du fond du péristyle ; je me hâte d’entrer dans la salle hypostyle dont environ trente colonnes subsistent encore intactes, et charmeraient par leur élégante majesté les yeux même les plus prévenus contre tout ce qui n’est pas architecture grecque ou romaine.
Quant à la destination de cette belle salle, à la disposition des colonnes et à la forme des chapiteaux qui les décorent, je laisserai parler sur ces divers points la dédicace elle-même de la salle, sculptée, au nom du fondateur, sur les architraves de gauche, en très-beaux hiéroglyphes.
«L’Aroëris puissant, ami de la vérité, le seigneur de la région supérieure, et de la région inférieure, le défenseur de l’Égypte, le castigateur des contrées étrangères, l’Hôrus resplendissant possesseur des palmes et le plus grand des vainqueurs, le roi seigneur du monde (soleil gardien de justice approuvé par Phré), le fils du soleil, le seigneur des diadèmes, le bien-aimé d’Ammon, RHAMSÈS, a fait exécuter ces constructions en l’honneur de son père Amon-Ra, roi des dieux ; il a fait construire la grande salle d’assemblée en bonne pierre blanche de grès, soutenue par de grandes colonnes à chapiteaux imitant des fleurs épanouies, flanquées de colonnes plus petites à chapiteaux imitant un bouton de lotus tronqué ; salle qu’il voue au seigneur des dieux pour la célébration de sa panégyrie gracieuse ; c’est ce qu’a fait le roi de son vivant.»
Ainsi donc, les salles hypostyles, qui donnent aux palais égyptiens un caractère si particulier, furent véritablement destinées, comme on le soupçonnait, à tenir de grandes assemblées, soit politiques, soit religieuses, c’est-à-dire ce qu’on nommait des panégyries ou réunions générales : c’est ce dont j’étais déjà convaincu avant d’avoir découvert cette curieuse dédicace, parce que, observant la forme du caractère hiéroglyphique exprimant l’idée panégyrie sur les obélisques de Rome, où ce caractère est sculpté en grand, je m’étais aperçu qu’il représentait, au propre, une salle hypostyle avec des sièges disposés au pied des colonnes.
C’est à l’entrée de la salle hypostyle du Rhamesséion, à droite, qu’existe un bas-relief dans lequel on a représenté la reine mère du conquérant. Elle se nommait Taouaï ; une belle statue de cette princesse existe aussi au Capitole. J’en avais copié les inscriptions, mais des fractures pouvaient donner lieu à quelques incertitudes ; elles sont levées par le bas-relief que j’ai sous les yeux.
On trouve du même côté un grand tableau historique, décrit ou dessiné par tous les voyageurs qui ont visité l’Égypte ; le seul dessin exact que l’on puisse citer est celui que M. Caillaud a publié dans son Voyage à Méroé. J’en ai fait prendre une copie plus en grand, et j’ai transcrit moi-même les légendes, qui sont intéressantes, quoique incomplètes sur plusieurs points. C’est encore ici un grand tableau de guerre, mais qui se partage en deux parties principales. Dans une vaste plaine, le roi Rhamsès vient de vaincre les Schéto, qu’il a mis en pleine déroute.
Deux princes sont a la poursuite de l’ennemi ; ces fils du roi se nomment Mandouhi Schopsch et Schat-kemkémé. C’étaient le quatrième et le cinquième des enfants de Rhamsès. Les vaincus sont encore des peuples de Schéto (des Bactriens ?) ; ils se dirigent vers une ville placée à l’extrémité droite du tableau, où s’ouvre une nouvelle scène. Quatre autres fils du conquérant, les septième, huitième, neuvième et dixième de ses enfants, appelés Méïamoun, Amenhemwa, Noubtei et Setpanré, sont établis sous les murs de la place ; les assiégés opposent une vigoureuse résistance ; mais déjà les Égyptiens ont dressé les échelles, et les murailles vont être escaladées. Une fracture a malheureusement fait disparaître la première partie du nom de la ville assiégée ; il ne reste plus que les syllabes… apouro.
Des tableaux religieux, exécutés avec beaucoup de soin, existent sous le fût des grandes et des petites colonnes de la salle hypostyle ; on y voit successivement toutes les divinités égyptiennes du premier ordre, et principalement celles dont le culte appartenait d’une manière plus spéciale au nome diospolitain, annoncer à Rhamsès les bienfaits dont elles veulent le combler en échange des riches offrandes qu’il leur présente. Ici, comme dans la sculpture des piliers et des colonnes de la seconde cour, reparaissent en première ligne les divinités protectrices du palais, auxquelles ce bel édifice était plus particulièrement consacré : celles-ci prennent toujours un titre qui se traduit exactement par résidant ou qui résident dans le Rhamesséion de Thèbes ; à leur tête paraît Amon-Ra sous la forme du roi des dieux, ou sous celle de générateur ; viennent ensuite les dieux Phtha, Phré, Atmou, Meuï, Sev, et les déesses Pascht et Hathôr.
Chacune d’elles accorde au Pharaon une grâce particulière. Voici quelques exemples de ces formules donatrices, extraites des galeries et des colonnades du Rhamesséion :
«J’accorde que ton édifice soit aussi durable que le ciel (Amon-Ra).
«Je te donne une longue suite de jours pour gouverner l’Égypte (Isis).
«Je t’accorde la domination sur toutes les contrées (Amon-Ra).
«J’inscris à ton nom les attributions royales du soleil (Thôth).
«Je t’accorde de vaincre comme Mandou, et d’être vigilant comme le fils de Netphé (Amon-Ra).
«Je te livre le Midi et le Nord, l’Orient et l’Occident (Amon-Ra).
«Je t’accorde une longue vie pour gouverner le monde par un règne joyeux (Sev, Saturne).
«Je te donne l’Égypte supérieure et l’Égypte inférieure à diriger en roi (Netphé, Rhéa).
«Je te livre les Barbares du Midi et ceux du Nord à fouler sous tes sandales (Thméi, la justice).
«Je t’ouvrirai toutes les bonnes portes qui seront devant toi (le Gardien des portes célestes).
«Je veux que ton palais subsiste à toujours (Meuï).
«Je t’accorde de grandes victoires dans toutes les parties du monde (la déesse Pascht).
«Je t’accorde que ton nom s’imprime dans le coeur des Barbares (la déesse Pascht).»
La portion des murailles de la salle hypostyle échappée aux ravages des hommes présente des scènes plus riches et plus développées : sur le mur du fond, à la droite et à la gauche de la porte centrale, existent encore deux vastes tableaux, remarquables par la grande proportion des figures et le fini de leur exécution.
Dans le premier, la déesse Pascht à tête de lion, l’épouse de Phtha, la dame du palais céleste, lève sa main droite vers la tête de Rhamsès couverte d’un casque, en lui disant : «Je t’ai préparé le diadème du soleil, que ce casque demeure sur ta corne (le front) où je l’ai placé.» Elle présente en même temps le roi au dieu suprême, Amon-Ra, qui, assis sur son trône, tend vers la face du roi les emblèmes d’une vie pure.
Le second tableau représente l’institution royale du héros égyptien, les deux plus grandes divinités de l’Égypte l’investissant des pouvoirs royaux. Amon-Ra, assisté de Mouth, la grande mère divine, remet au roi Rhamsès la faux de bataille, le type primitif de la harpé des mythes grecs, arme terrible appelée schopsch par les Égyptiens, et lui rend en même temps les emblèmes de la direction et de la modération, le fouet et le pedum, en prononçant la formule suivante :
«Voici ce que dit Amon-Ra qui réside dans le Rhamesséion : Reçois la faux de bataille pour contenir les nations étrangères et trancher la tête des impurs ; prends le fouet et le pedum pour diriger la terre de Kémé (l’Égypte).»
Le soubassement de ces deux tableaux offre un intérêt d’un autre genre : on y a représenté en pied, et dans un ordre rigoureux de primogéniture, les enfants mâles de Rhamsès le Grand. Ces princes sont revêtus du costume réservé à leur rang ; ils portent les insignes de leur dignité, le pedum et un éventail formé d’une longue plume d’autruche fixée à une élégante poignée, et sont au nombre de vingt-trois ; famille nombreuse, il est vrai, mais qui ne doit point surprendre si l’on considère d’abord que Rhamsès eut, à notre connaissance, au moins deux femmes légitimes, les reines Nofré-Ari et Isénofré, et qu’il est de plus très-probable que les enfants donnés au conquérant par des concubines ou des maîtresses prenaient rang avec les enfants légitimes, usage dont fait foi l’ancienne histoire orientale tout entière.
Quoi qu’il en soit, on a sculpté au-dessus de la tête de chacun des princes, d’abord le titre qui leur est commun à tous, savoir : le fils du roi et de son germe ; et pour quelques-uns (les trois premiers et les plus âgés par conséquent), la désignation des hautes fonctions dont ils se trouvaient revêtus à l’époque où ces bas-reliefs furent exécutés. Le premier se trouve ainsi qualifié : porte-éventail à la gauche du roi, le jeune secrétaire royal (basilicogrammate), commandant en chef des soldats (l’armée), le premier-né et le préféré de son germe, Amenhischôpsch ; le second, nommé Rhamsès comme son père, était porte-éventail à la gauche du roi et secrétaire royal, commandant en chef les soldats du maître du monde (les troupes composant la garde du roi) ; et le troisième, porte-éventail à la gauche du roi, comme ses frères (titre donné en général à tous les princes sur d’autres monuments), était de plus secrétaire royal, commandant de la cavalerie, c’est-à-dire des chars de guerre de l’armée égyptienne. Je me dispense de transcrire ici les noms propres des vingt autres princes ; je dirai seulement que les noms de quelques-uns d’entre eux font certainement allusion soit aux victoires du roi au moment de leur naissance, tels que Nében-Schari (le maître du pays de Schari), Nébenthonib (le maître du monde entier), Sanaschténamoun (le vainqueur par Ammon), soit à des titres nouveaux adoptés dans le protocole de Rhamsès le Grand, comme par exemple Patavéamoun (Ammon est mon père), et Septenri (approuvé par le soleil), titre qui se retrouve dans le prénom du roi.
J’observe en même temps dans cette série de princes un fait très-notable : on y a, postérieurement à la mort de Rhamsès le Grand, caractérisé d’une manière particulière celui de ses vingt-trois enfants qui monta sur le trône après lui ; ce fut son treizième fils, nommé Ménephtha, qui lui succéda.
Il est visible qu’on a en conséquence modifié, après coup, le costume de ce prince, en ornant son front de l’uraeus et en changeant sa courte sabou en longue tunique royale ; de plus, à côté de sa légende première, où se lit le nom de Ménephtha, qu’il conserva en montant sur le trône, on a sculpté le premier cartouche de sa légende royale, son cartouche prénom (soleil esprit aimé des dieux), que l’on retrouve en effet sur tous les monuments de son règne.
En sortant de la salle hypostyle par la porte centrale, on entre dans une salle qui a conservé une partie de ses colonnes, et où la décoration prend un caractère tout particulier. Dans la portion de palais que nous venons de parcourir, des hommages généraux sont adressés aux principales divinités de l’Égypte, comme il convenait dans des cours ou des péristyles ouverts à toute la population, et dans la salle hypostyle où se tenaient les grandes assemblées. Mais ici commencent véritablement la partie privée du palais et les salles qui servaient d’habitation au roi, le lieu qu’était censé habiter aussi plus particulièrement le roi des dieux auquel ce grand édifice était consacré. C’est ce que prouvent les bas-reliefs sculptés sur les parois à la droite et à la gauche de la porte : ces tableaux représentent quatre grandes barques ou bari sacrées, portant un petit naos sur lequel un voile semble jeté comme pour dérober à tous les regards le personnage qu’il renferme. Ces bari sont portées sur les épaules par vingt-quatre ou dix-huit prêtres, selon l’importance du maître de la bari. Les insignes qui décorent la proue et la poupe des deux premières barques sont les têtes symboliques de la déesse Mouth et du dieu Chons, l’épouse et le fils d’Amon-Ra ; enfin, la troisième et la quatrième portent les têtes du roi et de la reine, coiffés des marques de leur dignité.
Ces tableaux, comme nous l’apprennent les légendes hiéroglyphiques, représentent les deux divinités et le couple royal venant rendre hommage au père des dieux, Amon-Ra, qui établit sa demeure dans le palais de Rhamsès le Grand. Les paroles que prononce chacun des visiteurs ne laissent, d’ailleurs, aucun doute à cet égard :
«Je viens, dit la déesse Mouth, rendre hommage au roi des dieux, Amon-Ra, modérateur de l’Égypte, afin qu’il accorde de longues années à son fils qui le chérit, le roi Rhamsès.»
«Nous venons vers toi, dit le dieu Chons, pour servir ta majesté, ô Amon-Ra, roi des dieux ! Accorde une vie stable et pure à ton fils, qui t’aime, le seigneur du monde.»
Le roi Rhamsès dit seulement :
«Je viens à mon père Amon-Ra, à la suite des dieux qu’il admet en sa présence à toujours.»
Mais la reine Nofré-Ari, surnommée ici Ahmosis (engendrée de la lune), exprime ses voeux plus positivement ; l’inscription porte :
«Voici ce que dit la déesse épouse, la royale mère, la royale épouse, la puissante dame du monde, Ahmosis-Nofré-Ari : Je viens pour rendre hommage à mon père Amon, roi des dieux ; mon coeur est joyeux de tes affections (c’est-à-dire de l’amour que tu me portes) ; je suis dans l’allégresse en contemplant tes bienfaits ; ô toi, qui établis le siège de ta puissance dans la demeure de ton fils, le seigneur du monde, Rhamsès, accorde-lui une vie stable et pure ; que ses années se comptent par périodes de panégyries !»
Enfin, la paroi du fond de cette salle était ornée de plusieurs tableaux représentant l’accomplissement de ces voeux et rappelant les grâces qu’Amon-Ra accordait au héros égyptien : il n’en reste plus qu’un seul, à la droite de la porte.
Le roi est figuré assis sur un trône, au pied de celui d’Amon-Ra-Atmou, et à l’ombre du vaste feuillage d’un persea, l’arbre céleste de la vie : le grand dieu et la déesse Saf qui présidait à l’écriture, à la science, traçant sur les fruits cordiformes de l’arbre le cartouche prénom de Rhamsès le Grand ; tandis que d’un autre côté le dieu Thôth y grave le cartouche nom propre du roi, auquel Amon-Ra-Atmou adresse les paroles suivantes : «Viens, je sculpte ton nom pour une longue suite de jours, afin qu’il subsiste sur l’arbre divin.»
La porte qui, de cette salle, conduisait à une seconde, également décorée de colonnes, dont quatre subsistent encore, mérite une attention particulière, soit sous le rapport de son exécution matérielle, soit pour les sculptures qui la décorent.
Les bas-reliefs qui couvrent le bandeau et les jambages sont d’un relief tellement bas qu’il est évident qu’on les a usés avec soin pour en diminuer la saillie ; j’attribuais ce travail au temps et à la barbarie, qui a certainement agi sur plusieurs points de ces surfaces, lorsque, ayant fait déblayer le bas des montants de cette porte, j’ai lu une inscription dédicatoire de Rhamsès le Grand, dans les formes ordinaires pour les dédicaces des portes ; mais il y est dit, de plus, que cette porte a été recouverte d’or pur. J’ai étudié alors les surfaces avec plus de soin. En examinant de plus près l’espèce de stuc blanc et fin qui recouvrait encore quelques parties de la sculpture, je m’aperçus que ce stuc avait été étendu sur une toile appliquée sur les tableaux, qu’on avait rétabli sur le stuc même les contours et les parties saillantes des figures avant d’y appliquer la dorure. Ce procédé m’ayant paru curieux, j’ai cru utile de le noter ici.
Mais les deux tableaux qui ornent cette porte offrent un intérêt bien plus piquant.
Le bandeau et le haut des jambages sont couverts d’une douzaine de petits bas-reliefs représentant le roi Rhamsès adorant les membres de la triade thébaine : ces divinités tournent toutes le dos à l’entrée de la porte en question, parce qu’elles sont seulement en rapport avec la première salle et non avec la seconde, à laquelle cette porte sert d’entrée. Mais au bas des jambages, et immédiatement au-dessus de la dédicace, sont sculptées deux divinités, la face tournée vers l’ouverture de la porte, et regardant la seconde salle, qui était par conséquent sous leur juridiction. Ces deux divinités sont, à gauche, le dieu des sciences et des arts, l’inventeur des lettres, Thôth à tête d’Ibis, et à droite la déesse Saf, compagne de Thôth, portant le titre remarquable de dame des lettres présidente de la bibliothèque (mot à mot, la salle des livres). De plus, le dieu est suivi d’un de ses parèdres, qu’à sa légende et à un grand oeil qu’il porte sur la tête on reconnaît pour le sens de la vue personnifié, tandis que le parèdre de la déesse est le sens de l’ouïe caractérisé par une grande oreille tracée également au-dessus de sa tête, et par le mot sôlem (l’ouïe) sculpté dans sa légende ; il tient de plus en main tous les instruments de l’écriture, comme pour écrire tout ce qu’il entend.
Je demande s’il est possible de mieux annoncer que par de tels bas-reliefs l’entrée d’une bibliothèque ? Et à ce mot, la controverse qui divise nos savants sur le fameux monument d’Osimandyas, si connu par sa bibliothèque, et sur ses rapports avec le Rhamesséion. se présente naturellement à ma pensée.
Dès les premiers jours, en lisant au milieu des ruines du Rhamesséion la description que Diodore nous a conservée du monument d’Osimandyas, je fus frappé de retrouver autour de moi et dans le même ordre les parties analogues et presque les mêmes détails du grand édifice dont Diodore emprunte à Hécatée une notice si complète.
D’abord, l’ancien voyageur grec place le monument d’Osimandyas à dix stades des derniers tombeaux de ce qu’il nomme les [Greek : pallakidas tou Diou], les concubines de Jupiter (Ammon).—Nous avons trouvé, en effet, à une distance à peu près égale du Rhamesséion, une vallée renfermant les tombeaux, encore ornés de peintures et d’inscriptions, d’une douzaine de femmes, mais de reines égyptiennes, dont le premier titre dans leur légende fut toujours celui d’épouse d’Ammon.
Le monument d’Osimandyas s’annonçait par un grand pylône de pierre variée ([Greek : lithou poikilou]).—Le premier pylône du Rhamesséion, dont les massifs sont en grès rougeâtre et la porte en calcaire blanc, a quelque analogie avec cette expression.
Ce pylône donnait entrée dans un péristyle dont les piliers étaient ornés de figures colossales ; on passait de là à un second pylône bien plus soigné que le premier, sous le rapport de la sculpture, et à l’entrée duquel se trouvait le plus grand colosse de l’Égypte, d’un seul bloc de granit de Syène.—Tout cela se rapproche du Rhamesséion, à quelques différences de mesures près ; mais l’exactitude des anciens copistes, transcrivant les quantités de ces mesures, est-elle certaine ? Là existent encore aujourd’hui les immenses débris du plus grand colosse connu de l’Égypte ; il est en granit de Syène : ce sont là des traits remarquables.
Dans le péristyle qui suivait le pylône, dit Hécatée, on avait représenté le roi, qu’on appelle Osimandyas, faisant la guerre aux révoltés de Bactriane, assiégeant une ville entourée des eaux d’un fleuve, etc.—C’est la description exacte des bas-reliefs encore existants sous le deuxième péristyle du Rhamesséion ; et si l’on n’y voit plus le lion combattant avec le roi contre les troupes ennemies, ni des quatre princes commandant les divisions de l’armée, c’est que les murs du fond du péristyle sont détruits et qu’il n’en subsiste pas la huitième partie.
Il est vrai qu’on voit ailleurs, sur les monuments d’Égypte, des rois assiégeant des villes entourées par un fleuve : cela existe réellement à Ibsamboul, à Derri, sur les pylônes de Loùqsor et au Rhamesséïon ; mais tous ces monuments sont de Rhamsès le Grand, et reproduisent les événements de la même campagne.
Sur le second mur du péristyle, dit la description du monument d’Osimandyas, sont représentés les captifs ramenés par le roi de son expédition ; ils n’ont point de mains ni de parties sexuelles : et, sur le mur de fond du péristyle du Rhamesséion, j’ai mis à découvert, par des fouilles, les restes d’un tableau dans lequel on amène des prisonniers au roi, aux pieds duquel sont des monceaux de mains coupées.
Sur un troisième côté du péristyle du monument d’Osimandyas étaient représentés des sacrifices et le triomphe du roi au retour de cette guerre.—Au Rhamesséion, le registre supérieur de la paroi sur laquelle est sculptée la bataille représente la fin d’une grande solennité religieuse à laquelle assistent le roi et la reine, et ce tableau commençait, sans aucun doute, sur le mur de fond du côté droit du péristyle.
On entrait ensuite, dit l’historien grec, dans la salle hypostyle du monument d’Osimandyas par trois portes ornées de deux colosses.—Tout cela se trouve exactement au Rhamesséion, immédiatement aussi après le second péristyle. Après la salle hypostyle de l’Osimandyéion venait un espace désigné dans les traductions sous le nom de promenoir.—Dans le Rhamesséion, une salle décorée des barques symboliques des dieux succède à la salle hypostyle.
Ensuite, a dit Diodore, venait la bibliothèque ; et c’est effectivement sur la porte qui, du promenoir du Rhamesséion, conduit à la salle suivante, que j’ai trouvé des bas-reliefs si convenables à l’entrée d’une bibliothèque.
La salle de la bibliothèque est presque entièrement rasée ; il n’en reste que quatre colonnes, et une portion des parois de droite et de gauche de la porte : sur ces murailles on a sculpté des tableaux représentant le roi faisant successivement des offrandes aux plus grandes divinités de l’Égypte—à Amon-Ra, Mouth, Chons, Phré, Phtha, Pascht, Nofré-Thmou, Atmou, Mandou ; et, en outre, la plus grande partie de la surface de ces parois est occupée par deux énormes tableaux divisés en de nombreuses colonnes verticales dans lesquelles sont trois longues séries de noms de divinités et leurs images de petite proportion ; c’est un panthéon complet ; le roi, debout devant chacun de ces tableaux synoptiques, fait nommément des libations et des offrandes à tous les dieux ou déesses grandes et petites ; et c’est encore ici un rapport avec le monument d’Osimandyas. On voit dans la salle de la bibliothèque, dit en effet la description grecque, les images de tous, les dieux de l’Égypte ; le roi leur présente de la même manière des offrandes convenables à chacun d’eux.
Cette comparaison des ruines du Rhamesséion avec la description du monument d’Osimandyas conservée dans Diodore de Sicile, a été déjà faite, et avec bien plus de détails encore, par MM. Jollois et Devilliers dans leur Description générale de Thèbes, travail important auquel je me plais à donner de justes éloges parce que j’ai vu les lieux, et que j’ai pu juger par moi-même de l’exactitude de leur description ; mais j’ai dû reproduire rapidement ce parallèle dans cette lettre, par le besoin de mettre à leur véritable place quelques faits nouveaux que j’ai observés, et qui rendent si frappante l’analogie du monument décrit par les Grecs avec le monument dont j’étudie les ruines. Les deux savants voyageurs que je viens de citer ont mis en fait leur identité, d’autres l’ont combattue : pour moi, voici ma profession de foi toute simple :
De deux choses l’une : ou le monument décrit par Hécatée sous le nom de monument d’Osimandyas est le même que le Rhamesséion occidental de Thèbes, ou bien le Rhamesséion n’est qu’une copie, à la différence des mesures près, si l’on peut s’exprimer ainsi, du monument d’Osimandyas.
Ici se terminent les débris du palais de Sésostris ; il ne reste plus de traces de ces dernières constructions, qui devaient s’étendre encore du côté de la montagne. Le Rhamesséion est le monument de Thèbes le plus dégradé, mais c’est aussi, sans aucun doute, celui qui, par l’élégante majesté de ses ruines, laisse dans l’esprit des voyageurs une impression plus profonde et plus durable. J’aurais pu passer encore bien du temps à son étude sans l’épuiser ; mais d’autres monuments de la rive opposée du Nil, où est toujours Thèbes, m’arrachent à ces merveilles… Et je pense à la France… Adieu.

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