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Lettre de M. Champollion entre Syène et Ombos

<div style= »text-align: justify; »>Le 31 juillet 1828, Jean-François CHAMPOLLION, le père de l’égyptologie française, part pour une expédition scientifique en Egypte, afin d’appliquer aux monuments la méthode de déchiffrement des hiéroglyphes, trente ans après la campagne d’Egypte où NAPOLÉON avait emmené avec lui de nombreux savants. CHAMPOLLION y restera jusqu’en décembre 1829, où il rentrera en France pour se faire soigner de la tuberculose attrapée durant son voyage. Les lettres reproduites sur Egyptologue.fr, initialement publiée dans la revue Le Globe, ont été publié par son oncle en 1833, puis par son fils en 1867, sous le titre de « Lettres écrites d’Egypte et de Nubie en 1828 et 1829 ». Elles appartiennent aujourd’hui au domaine public.

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Lettres écrites d’Egypte et de Nubie en 1828 et 1829

 

Lettre onzième

 

 

IBRIM – DERRI – AMADA – OUADI-ESSABOUA – DAKKEH – GHIRCHE-HUSSAN – DANDOUR – KALABSCHI –  BET OUALLI – DEBOUD – PHILAE – SNEM – SYENE – ELEPHANTINE – OMBOS

El-Mélissah (entre Syène et Ombos), le 10 février 1829.
Nous jouons de malheur ; depuis notre départ de Syène, à laquelle nous avons dit adieu le 8 de ce mois, nous voici au 10, et nous sommes loin d’avoir franchi la distance qui nous sépare d’Ombos, où l’on se rend d’Assouan en neuf heures par un temps ordinaire ; mais un violent vent du nord souffle sans interruption depuis trois jours, et nous fait pirouetter sur les vagues du Nil, enflé comme une petite mer. Nous avons amarré, à grand’peine, dans le voisinage de Mélissah, où est une carrière de grès sans aucun intérêt ; du reste, santé parfaite, bon courage, et nous préparant à explorer Thèbes de fond en comble, si ce n’est pas trop pour nos moyens. Nous sommes, d’ailleurs, tous ragaillardis par le courrier qui nous arriva hier au milieu de nos tribulations maritimes, et qui m’apporta enfin les lettres de Paris du 26 septembre, des 12 et 25 octobre, et du 15 novembre. Voilà, en y ajoutant les deux précédentes, les seules lettres qui me soient parvenues.
Je remercie bien notre vénérable M. Dacier pour les bonnes lignes qu’il a bien voulu m’écrire le 26 septembre. J’espère qu’il aura reçu ma lettre de Ouadi-Halfa du 1er janvier dernier, et qu’il voudra bien pardonner à la vétusté de mes souhaits de jour de l’an, déjà caducs lorsqu’ils lui parviendront ; mais la Nubie, et surtout la seconde cataracte, sont loin de Paris, et le coeur seul franchit rapidement de telles distances.
J’écrirai de Thèbes à notre ami Dubois, après avoir vu à fond l’Égypte et la Nubie ; je puis dire d’avance que nos Égyptiens feront à l’avenir, dans l’histoire de l’art, une plus belle figure que par le passé ; je rapporte une série de dessins de grandes choses, capables de convertir tous les obstinés.
Je transmets à M. Drovetti la lettre que m’a écrite M. de Mirbel, et je suis persuadé qu’elle sera accueillie par S.A. le pacha d’Égypte, qui ne recule jamais devant les choses utiles.
Ma dernière lettre est d’Ibsamboul ; je dois donc reprendre mon itinéraire à partir de ce beau monument que nous avons épuisé, au risque de l’être nous-mêmes par les difficultés de son étude.
Nous l’avons quitté le 16 janvier, et le 17, de bonne heure, nous abordâmes au pied du rocher d’Ibrim, la Primis des géographes grecs, pour visiter quelques excavations qu’on aperçoit vers le bas de cette énorme masse de grès.
Ces spéos (je donne ce nom aux excavations dans la roche, autres que des tombeaux) sont au nombre de quatre, et d’époques différentes, mais tous appartenant aux temps pharaoniques.
Le plus ancien remonte jusqu’au règne de Thouthmosis Ier ; le fond de cette excavation, de forme carrée comme toutes les autres, est occupé par 4 figures (tiers de nature), assises, et représentant deux fois ce Pharaon assis entre le dieu seigneur d’Ibrim (Prim), c’est-à-dire une des formes du dieu Thoth à tête d’épervier, et la déesse Saté, dame d’Éléphantine et dame de Nubie. Ce spéos était une chapelle ou oratoire consacré à ces deux divinités ; les parois de côté n’ont jamais été sculptées ni peintes.
Il n’en est point ainsi du second spéos ; celui-ci appartient au règne de Moeris, dont la statue, assise entre celles du dieu seigneur d’Ibrim et de la déesse Saté (Junon), dame de Nubie, occupe la niche du fond. Cette chapelle aux dieux du pays a été creusée par les soins d’un prince nommé Nahi, grand personnage, portant dans toutes les légendes le titre de gouverneur des terres méridionales, ce qui comprenait la Nubie entre les deux cataractes.
Ce qui reste d’un grand tableau sculpté, sur la paroi de droite, nous montre ce prince debout, devant le roi assis sur un trône, et accompagné de plusieurs autres fonctionnaires publics, présentant au souverain, à ce que dit l’inscription hiéroglyphique (malheureusement très-courte) qui accompagne ce tableau, les revenus et tributs en or, en argent, en grains, etc., provenant des terres méridionales dont il avait le gouvernement. Sur la porte du spéos est inscrite la dédicace que le prince a faite du monument.
Le troisième spéos d’Ibrim est du règne suivant, de l’époque d’Aménophis II, successeur de Moeris, sous lequel les terres du midi étaient administrées par un autre prince, nommé Osorsaté. Sur la paroi de droite, ce roi Aménophis II est représenté assis, et deux princes, parmi lesquels Osorsaté occupe le premier rang, présentent au Pharaon les tributs des terres méridionales et les productions naturelles du pays, y compris des lions, des lévriers et des chacals vivants, comme porte l’inscription gravée au-dessus du tableau, et qui spécifiait le nombre de chacun des objets offerts, comme par exemple : quarante lévriers et dix chacals vivants ; mais le texte est dans un état si déplorable de dégradation qu’il m’a été impossible d’en tirer autre chose que les faits généraux. Au fond du spéos, la statue du roi Aménophis est assise entre les dieux d’Ibrim.
Le plus récent de ces spéos, le quatrième, est encore un monument du même genre et du règne de Sésostris, Rhamsès le Grand. C’est aussi un gouverneur de Nubie qui l’a fait creuser en l’honneur des dieux d’Ibrim, Hermès à tête d’épervier et la déesse Saté, à la gloire du Pharaon dont la statue est assise au milieu des deux divinités locales, dans le fond du spéos.
Mais à cette époque, les terres du midi étaient gouvernées par un prince éthiopien, dont j’ai retrouvé des monuments à Ibsamboul et à Ghirché. Ce personnage est figuré dans le spéos d’Ibrim, rendant ses respectueux hommages à Sésostris, et à la tête de tous les fonctionnaires publics de son gouvernement, parmi lesquels on compte deux hiérogrammates (1), plus le grammate (1) des troupes, le grammate des terres, l’intendant des biens royaux, et d’autres scribes sans désignation plus particulière.
Il est à remarquer, à l’honneur de la galanterie égyptienne, que la femme du prince éthiopien Satnouï se présente devant Sésostris immédiatement après son mari, et avant les autres fonctionnaires. Cela montre, aussi bien que mille autres faits pareils, combien la civilisation égyptienne différait essentiellement de celle du reste de l’Orient, et se rapprochait de la nôtre ; car on peut apprécier le degré de civilisation des peuples d’après l’état plus ou moins supportable des femmes dans l’organisation sociale.
Le 17 janvier au soir, nous étions à Derri ou Derr, la capitale actuelle de la Nubie, où nous soupâmes en arrivant, par un clair de lune admirable, et sous les plus hauts palmiers que nous eussions encore vus. Ayant lié conversation avec un Barabra du pays, qui, m’apercevant seul à l’écart sur le bord du fleuve, était venu poliment me faire compagnie en m’offrant de l’eau-de-vie de dattes, je lui demandai s’il connaissait le nom du sultan qui avait fait construire le temple de Derri ; il me répondit aussitôt : qu’il était trop jeune pour savoir cela, mais que les vieillards du pays lui avaient paru tous d’accord que ce birbé avait été construit environ trois cent mille ans avant l’islamisme, mais que tous ces vieillards étaient encore incertains sur un point, savoir si c’étaient les Français, les Anglais ou les Russes qui avaient exécuté ce grand ouvrage.
Voilà comme on écrit l’histoire en Nubie. Le monument de Derri, quoique moderne en comparaison de la date que lui donnait mon savant Nubien, est cependant un ouvrage de Sésostris. Nous y restâmes toute la journée du 18, et n’en sortîmes, assez tard, qu’après avoir dessiné les bas-reliefs les plus importants, et rédigé une notice détaillée de tous ceux dont on ne prenait point de copie. Là j’ai trouvé une liste, par rang d’âge, des fils et des filles de Sésostris ; elle me servira à compléter celle d’Ibsamboul. Nous y avons copié quelques fragments de bas-reliefs historiques ; ils sont presque tous effacés ou détruits. C’est là que j’ai pu fixer mon opinion sur un fait assez curieux : je veux parler du lion qui, dans les tableaux d’Ibsamboul et de Derri, accompagne toujours le conquérant égyptien : il s’agissait de savoir si cet animal était placé là symboliquement pour exprimer la vaillance et la force de Sésostris, ou bien si ce roi avait réellement, comme le capitan-pacha Hassan et le pacha d’Égypte, un lion apprivoisé, son compagnon fidèle dans les expéditions militaires. Derri décide la question : j’ai lu, en effet, au-dessus du lion se jetant sur les Barbares renversés par Sésostris, l’inscription suivante : Le lion, serviteur de Sa Majesté, mettant en pièces ses ennemis. Cela me semble démontrer que le lion existait réellement et suivait Rhamsès dans les batailles.
Au reste, ce temple est un spéos creusé dans le rocher de grès, mais sur une très-grande échelle : il a été dédié par Sésostris à Ammon-Ra, le dieu suprême, et à Phré, l’esprit du Soleil qu’on y invoquait sous le nom de Rhamsès, qui fut le patron du conquérant et de toute sa lignée.
Cette particularité explique pourquoi on trouve sur les monuments d’Ibsamboul, de Ghirché, de Derri, de Séboua, etc., le roi Rhamsès présentant des offrandes ou ses adorations à un dieu portant le même nom de Rhamsès.
On se tromperait en supposant que ce souverain se rendait ce culte à lui-même. Rhamsès était simplement un des mille noms du dieu Phré (le Soleil), et ces bas-reliefs ne prouvent tout au plus qu’une flatterie sacerdotale envers le roi vivant, celle de donner au dieu du temple celui de ces noms que le roi avait adopté, et quelquefois même les traits du visage du roi et de la reine fondateurs du temple ; cela se reconnaît même à Philae, dans la partie du grand temple d’Isis, construit par Ptolémée Philadelphe. Toutes les Isis du sanctuaire sont le portrait de la reine Arsinoé, laquelle a une tête évidemment de race grecque : mais la chose est bien plus frappante encore sur les anciens monuments (les pharaoniques), où les traits des souverains sont de véritables portraits.
Le 18 au soir nous descendîmes à Amada, où nous restâmes jusqu’au 20 après midi. Là j’eus le plaisir d’étudier à l’aise et sans être distrait par les curieux, vu que nous étions en plein désert, un temple de la bonne époque. Ce monument, fort encombré de sables, se compose d’abord d’une espèce de pronaos, salle soutenue par douze piliers carrés, couverts de sculptures, et par quatre colonnes, que l’on ne peut mieux nommer que proto-doriques, ou doriques prototypes, car elles sont évidemment le type de la colonne dorique grecque ; et, par une singularité digne de remarque, je ne les trouve employées que dans les monuments égyptiens les plus antiques, c’est-à-dire dans les hypogées de Béni-Hassan, à Amada, à Karnac, et à Bet-oualli, où sont les plus modernes, bien qu’elles datent du règne de Sésostris, ou plutôt de celui de son père.
Le temple d’Amada a été fondé par Thouthmosis III (Moeris), comme le prouvent la plupart des bas-reliefs du sanctuaire, et surtout la dédicace, sculptée sur les deux jambages des portes de l’intérieur ; et dont je mets ici la traduction littérale pour donner une idée des dédicaces des autres temples, que j’ai toutes recueillies avec soin. (V. le texte hiéroglyphique, pl. N° 3.)
«Le dieu bienfaisant, seigneur du monde, le roi (Soleil stabiliteur de l’univers), le fils du Soleil (Thouthmosis), modérateur de justice, a fait ses dévotions à son père le dieu Phré, le dieu des deux montagnes célestes, et lui a élevé ce temple en pierre dure ; il l’a fait pour être vivifié à toujours.»
Moeris mourut pendant la construction de ce temple, et son successeur, Aménophis II, continua l’ouvrage commencé, et fit sculpter les quatre salles à la droite et à la gauche du sanctuaire, ainsi qu’une partie de celle qui les précède ; les travaux de ce roi sont détaillés dans une énorme stèle, portant une inscription de vingt lignes que j’ai toutes copiées, à la sueur de mon front, au fond du sanctuaire. Son successeur, Thouthmosis IV, termina le temple en y ajoutant le pronaos et les piliers ; on a couvert toutes leurs architraves de ses dédicaces ou d’inscriptions laudatives. L’une d’elles m’a frappé par sa singularité ; en voici la traduction :
«Voici ce que dit le dieu Thoth, le Seigneur des divines paroles, aux autres dieux qui résident dans Thyri : Accourez et contemplez ces offrandes grandes et pures, faites pour la construction de ce temple, par le roi Thouthmosis (IV), à son père le dieu Phré, dieu grand, manifesté dans le firmament !»
La sculpture du temple d’Amada, appartenant à la belle époque de l’art égyptien, est bien préférable à celle de Derri, et même aux tableaux religieux d’Ibsamboul.
Dans l’après-midi du 20, nos travaux d’Amada étant terminés, nous partîmes et descendîmes le Nil jusqu’à Korosko, village nubien, dont je garderai le souvenir, parce que nous y rencontrâmes l’excellent lord Prudhoe et le major Félix, qui mettaient à exécution leur projet de remonter le Nil jusqu’au Sennaâr, pour se rendre de là dans l’Inde en traversant l’Abyssinie, l’Arabie et la Perse.
Notre petite escadre s’arrêta, et nous passâmes une partie de la nuit à causer des travaux passés et des projets futurs ; je dis enfin adieu à ces courageux voyageurs, et les quittai avec beaucoup de regret, car ils remontent dans une saison très-avancée. Que Dieu veille sur ces intrépides amis de la science !
Le 21 nous étions à Ouadi-Esséboua (la vallée des lions), qui reçoit ce nom d’une avenue de sphinx placés sur le dromos de son temple, lequel est un hémispéos, c’est-à-dire un édifice à moitié construit en pierres de taille, et à moitié creusé dans le rocher ; c’est, sans contredit, le plus mauvais travail de l’époque de Rhamsès le Grand ; les pierres de la bâtisse sont mal coupées, les intervalles étaient masqués par du ciment sur lequel on avait continué les sculptures de décoration, qui sont d’une exécution assez médiocre. Ce temple a été dédié par Sésostris au dieu Phré et au dieu Phtha, seigneur de justice : quatre colosses représentant Sésostris debout occupent le commencement et la fin des deux rangées de sphinx dont se compose l’avenue ; deux tableaux historiques, représentant le Pharaon frappant les peuples du Nord et du Midi, couvrent la face extérieure des deux massifs du pylône ; mais la plupart de ces sculptures sont méconnaissables, parce que le mastic ou ciment qui en avait reçu une grande partie est tombé, et laisse une foule de lacunes dans la scène et surtout dans les inscriptions. Ce temple est presque entièrement enfoui dans les sables, qui l’envahissent de tous côtés.
Toute la journée du 22 fut perdue pour nous, à cause d’un vent du nord très-violent, qui nous força d’aborder et de nous tenir tranquilles au rivage jusqu’au coucher du soleil.
Nous profitâmes du calme pour gagner Méharrakah, dont nous avions vu le temple en remontant : il n’est point sculpté, et partant, d’aucun intérêt pour moi qui ne cherche que les hadjar-maktoub (les pierres écrites), comme disent nos Arabes.
Le soleil levant du 23 nous trouva à Dakkèh, l’ancienne Pselcis. Je courus au temple, et la première inscription hiéroglyphique qui me tomba sous les yeux m’apprit que j’étais dans un lieu saint, dédié à Thoth, seigneur de Pselk : j’accrus ainsi ma carte de Nubie d’un nouveau nom hiéroglyphique de ville, et je pourrais aujourd’hui publier une carte de Nubie avec les noms antiques en caractères sacrés.
Le monument de Dakkèh présente un double intérêt sous le rapport mythologique ; il donne des matériaux infiniment précieux pour comprendre la nature et les attributions de l’être divin que les Égyptiens adoraient sous le nom de Thoth (l’Hermès deux fois grand) ; une série de bas-reliefs m’a offert, en quelque sorte, toutes les transfigurations de ce dieu. Je l’y ai trouvé d’abord (ce qui devait être) en liaison avec Har-Hat (le grand Hermès Trismégiste), sa forme primordiale, et dont lui, Thoth, n’est que la dernière transformation, c’est-à-dire son incarnation sur la terre à la suite d’Ammon-Ra et de Mouth incarnés en Osiris et en Isis. Thoth remonte jusqu’à l’Hermès céleste (Har-Hat), la sagesse divine, l’esprit de Dieu, en passant par les formes :
1° de Pahitnoufi (celui dont le coeur est bon) ;
2° d’Arihosnofri ou Arihosnoufi (celui qui produit les chants harmonieux) ;
3° de Meuï (la pensée ou la raison) : sous chacun de ces noms Thoth a une forme et des insignes particuliers, et les images de ces diverses transformations du second Hermès couvrent les parois du temple de Dakkèh.
J’oubliais de dire que j’ai trouvé ici Thoth (le Mercure égyptien) armé du caducée, c’est-à-dire du sceptre ordinaire des dieux, entouré de deux serpents, plus un scorpion.
Sous le rapport historique, j’ai reconnu que la partie la plus ancienne de ce temple (l’avant-dernière salle) a été construite et sculptée par le plus célèbre des rois éthiopiens, Ergamènes (Erkamen), qui, selon le récit de Diodore de Sicile, délivra l’Éthiopie du gouvernement théocratique, par un moyen atroce, il est vrai, en égorgeant tous les prêtres du pays : il n’en fit sans doute pas autant en Nubie, puisqu’il y éleva un temple ; et ce monument prouve que la Nubie cessa d’être soumise à l’Égypte dès la chute de la XXVIe dynastie, celle des Saïtes, détrônée par Cambyse, et que cette contrée passa sous le joug des Éthiopiens jusqu’à l’époque des conquêtes de Ptolémée Évergète Ier, qui la réunit de nouveau à l’Égypte. Aussi le temple de Dakkèh, commencé par l’Éthiopien Ergamènes, a-t-il été continué par Évergète Ier, par son fils Philopator et son petit-fils Évergète II. C’est l’empereur Auguste qui a poussé, sans l’achever, la sculpture intérieure de ce temple.
Près du pylône de Dakkèh, j’ai reconnu un reste d’édifice, dont quelques grands blocs de pierre conservent encore une portion de dédicace : c’était un temple de Thoth, construit par le Pharaon Moeris. Voilà encore un fait qui, comme beaucoup d’autre semblables, prouve que les Ptolémées, et l’Éthiopien Ergamènes lui-même, n’ont fait que reconstruire des temples là où il en existait dans les temps pharaoniques, et aux mêmes divinités qu’on y a toujours adorées. Ce point était fort important à établir, afin de démontrer que les derniers monuments élevés par les Égyptiens ne contenaient aucune nouvelle forme de divinité.
Le système religieux de ce peuple était tellement un, tellement lié dans toutes ses parties, et arrêté depuis un temps immémorial d’une manière si absolue et si précise, que la domination des Grecs et des Romains n’a produit aucune innovation : les Ptolémées et les Césars ont refait seulement, en Nubie comme en Égypte, ce que les Perses avaient détruit, et rebâti des temples là où il en existait autrefois, et dédiés aux mêmes dieux.
Dakkèh est le point le plus méridional où j’aie rencontré des travaux exécutés sous les Ptolémées et les empereurs. Je suis convaincu que la domination grecque ou romaine ne s’est jamais étendue, au plus, au delà d’Ibrim. Aussi ai-je trouvé depuis Dakkèh jusqu’à Thèbes une série presque continue d’édifices construit à ces deux époques : les monuments pharaoniques sont rares, et ceux du temps des Ptolémées et des Césars sont nombreux, et presque tous non achevés. J’en ai conclu que la destruction des temples pharaoniques primitivement existants entre Thèbes et Dakkèh, en Nubie, doit être attribuée aux Perses, qui ont dû suivre la vallée du Nil jusque vers Sébouâ, où ils ont pris, pour se rendre en Éthiopie (et pour en revenir), la route du désert, infiniment plus courte que celle du fleuve, impraticable d’ailleurs pour une armée, à cause de nombreuses cataractes ; la route du désert est celle que suivent encore aujourd’hui la plupart des caravanes, les armées et les voyageurs isolés. Cette marche des Perses a sauvé le monument d’Amada, facile à détruire puisqu’il n’est point d’une grande étendue. De Dakkèh à Thèbes on ne voit donc plus que de secondes éditions des temples.
Il faut en excepter le monument de Ghirché et celui de Bet-oualli que les Perses n’ont pu détruire, puisqu’il eût fallu abattre les montagnes dans lesquelles ils sont creusés au ciseau.
Mais ces spéos, et surtout le premier, ont été ravagés autant que le permettait la nature des lieux.
Nous arrivâmes à Ghirché-Hussan ou Ghirf-Housseïn le 25 janvier. C’est encore ici, comme à Ibsamboul, à Derri et à Sébouâ, un véritable Rhamesséion ou Rhamséion, c’est-à-dire un monument dû à la munificence de Rhamsès le Grand. Celui-ci est consacré au dieu Phtha, personnage dont on retrouve une imitation décolorée dans l’Hephaistos des Grecs et le Vulcain des Latins. Phtha était le dieu éponyme de Ghirché, qui, en langue égyptienne, portait le nom de Pthahei ou Thyptah, demeure de Phtha. Ainsi cette bourgade nubienne portait jadis le même nom sacré que Memphis : il paraît que ces noms fastueux furent à la mode en Nubie, puisque les inscriptions hiéroglyphiques m’ont appris, par exemple, que Derri avait le même nom que la fameuse Héliopolis d’Égypte, demeure du Soleil, et que le misérable village nommé aujourd’hui Sébouâ, et dont le monument est si pauvre, se décorait du nom d’Amoneï, celui même de la Thèbes aux cent portes.
La portion construite de l’hémispéos de Ghirché est, à très-peu près, détruite, et la partie excavée dans le rocher, travail immense, a été dégradée avec une espèce de recherche. J’ai cependant pu relever le sujet de tous les bas-reliefs et une grande portion des légendes. La grande salle est soutenue par six énormes piliers, dans lesquels on a taillé six colosses offrant le singulier contraste d’un travail barbare à côté de bas-reliefs d’une fort belle exécution. Sur les parois latérales sont huit niches carrées renfermant chacune trois figures assises, sculptées de plein relief : le personnage occupant le milieu de ces niches, ou petites chapelles, est toujours le dieu Soleil Rhamsès, le patron de Sésostris, invoqué sous le nom de Dieu Grand, et comme résidant dans Phthaëi, Amoneï et Thyri, c’est-à-dire dans Ghirché, Sébouâ et Derri, où existent en effet des Rhamséion dédiés au dieu Soleil Rhamsès, le même qu’on adore à Ghirché, comme fils de Phtha et d’Hathôr, les grandes divinités de ce temple.
L’étude des tableaux religieux de Ghirché éclaircit beaucoup le mythe de ces trois personnages.
La journée du 26 fût donnée en partie au petit temple de Dandour. Nous retombons ici dans le moderne ; c’est un ouvrage non achevé du temps de l’empereur Auguste ; mais, quoique peu important par son étendue, ce monument m’a beaucoup intéressé, puisqu’il est entièrement relatif à l’incarnation d’Osiris, sous forme humaine, sur la terre. Notre soirée du 25 avait été égayée par un superbe écho découvert par hasard en face de Dandour, où nous venions d’aborder. Il répète fort distinctement et d’une voix sonore jusqu’à onze syllabes. Nos compagnons italiens se plaisaient à lui faire redire des vers du Tasse, entremêlés de coups de fusil qu’on tirait de tous côtés, et auxquels l’écho répondait par des coups de canon ou les éclats du tonnerre.
Le temple de Kalabschi eut son tour le 27 ; c’est ici que j’ai découvert une nouvelle génération de dieux, et qui complète le cercle des formes d’Ammon, point de départ et point de réunion de toutes les essences divines. Ammon-Ra, l’Être suprême et primordial, étant son propre père, est qualifié de mari de sa mère (la déesse Mouth), sa portion féminine renfermée en sa propre essence à la fois mâle et femelle, Arsenothaelus : tous les autres dieux égyptiens ne sont que des formes de ces deux principes constituants considérés sous différents rapports pris isolément. Ce ne sont que de pures abstractions du grand Être. Ces formes secondaires, tertiaires, etc., établissent une chaîne non interrompue qui descend des cieux et se matérialise jusqu’aux incarnations sur la terre, et sous forme humaine.
La dernière de ces incarnations est celle d’Horus, et cet anneau extrême de la chaîne divine forme sous le nom d’Horammon l’Omega des dieux, dont Ammon-Horus (le grand Ammon, esprit actif et générateur) est l’Alpha. Le point de départ de la mythologie égyptienne est une Triade formée des trois parties d’Ammon-Ra, savoir Ammon (le mâle et le père), Mouth (la femelle et la mère) et Khons (le fils enfant). Cette Triade, s’étant manifestée sur la terre, se résout en Osiris, Isis et Horus. Mais la parité n’est pas complète, puisque Osiris et Isis sont frères. C’est à Kalabschi que j’ai enfin trouvé la Triade finale, celle dont les trois membres se fondent exactement dans les trois membres de la Triade initiale : Horus y porte en effet le titre de mari de la mère ; et le fils qu’il a eu de sa mère Isis, et qui se nomme Malouli (le Mandouli dans les proscynemata grecs), est le dieu principal de Kalabschi, et cinquante bas-reliefs nous donnent sa généalogie. Ainsi la Triade finale se formait d’Horus, de sa mère Isis et de leur fils Malouli, personnages qui rentrent exactement dans la Triade initiale, Ammon, sa mère Mouth et leur fils Khons. Aussi Malouli était-il adoré à Kalabschi sous une forme pareille à celle de Khons, sous le même costume et orné des mêmes insignes : seulement le jeune dieu porte ici de plus le titre de Seigneur de Talmis, c’est-à-dire de Kalabschi, que les géographes grecs appellent en effet Talmis, nom qui se retrouve d’ailleurs dans les inscriptions des temples.
J’ai, de plus, acquis la certitude qu’il avait existé à Talmis trois éditions du temple de Malouli ; une sous les Pharaons et du règne d’Aménophis II, successeur de Moeris : une du temps des Ptolémées ; et la dernière, le temple actuel qui n’a jamais été terminé, sous Auguste, Caïus Caligula et Trajan ; et la légende du dieu Malouli, dans un fragment de bas-relief du premier temple, employé dans la construction du troisième, ne diffère en rien des légendes les plus récentes.
Ainsi donc, le culte local de toutes les villes et bourgades de Nubie et d’Égypte n’a jamais reçu de modification, on n’innovait rien, et les anciens dieux régnaient encore le jour où les temples ont été fermés par le christianisme. Ces dieux, d’ailleurs, s’étaient en quelque sorte partagé l’Égypte et la Nubie, constituant ainsi une espèce de répartition féodale. Chaque ville avait son patron ; Chnouphis et Saté régnaient à Éléphantine, à Syène et à Béghé, et leur juridiction s’étendait sur la Nubie entière ; Phré, à Ibsamboul, à Derri et à Amada ; Phtha, à Ghirché ; Anouké, à Maschakit ; Thoth, le surintendant de Chnouphis, sur toute la Nubie, avait ses fiefs principaux à Ghébel-Addèh et à Dakkèh ; Osiris était seigneur de Dandour ; Isis, reine à Philae ; Hathôr, à Ibsamboul, et enfin Malouli, à Kalabschi. Mais Ammon-Ra règne partout et occupe habituellement la droite des sanctuaires.
Il en était de même en Égypte, et l’on conçoit que ce culte partiel ne pouvait changer, puisqu’il était attaché au pays par toute la puissance des croyances religieuses. Du reste, ce culte, pour ainsi dire exclusif dans chaque localité, ne produisait aucune haine entre les villes voisines, puisque chacune d’elles admettait dans son temple (comme syntrônes), et cela par un esprit de courtoisie très-bien calculé, les divinités adorées dans les cantons limitrophes. Du reste,  Ainsi j’ai retrouvé à Kalabschi les dieux de Ghirché et de Dakkèh au midi, ceux de Déboud au nord, occupant une place distinguée ; à Déboud, les dieux de Dakkèh et de Philae ; à Philae, ceux de Déboud et de Dakkèh, au midi ? ceux de Béghé d’Éléphantine et de Syène au nord ; à Syène enfin, les dieux de Philae et ceux d’Ombos.
C’est encore à Kalabschi que j’ai remarqué, pour la première fois, la couleur violette employée dans les bas-reliefs peints ; j’ai fini par découvrir que cette couleur provenait du mordant ou mixtion appliquée sur les parties de ces tableaux qui devaient recevoir la dorure ; ainsi le sanctuaire de Kalabschi et la salle qui le précède ont été dorés aussi bien que le sanctuaire de Dakkèh.
Près de Kalabschi est l’intéressant monument de Bet-Oualli, qui nous a pris les journées des 28, 29, 30 et 31 janvier jusqu’à midi. Là, mes yeux se sont consolés des sculptures barbares du temple de Kalabschi, qu’on a fait riches parce qu’on ne savait plus les faire belles, en contemplant les bas-reliefs historiques gui décorent ce spéos, d’un fort beau style, et dont nous avons des copies complètes. Ces tableaux sont relatifs aux campagnes contre les Arabes et des peuples africains, les Kouschi (les Éthiopiens), et les Schari, qui sont probablement les Bischari d’aujourd’hui ; campagnes de Sésostris dans sa jeunesse et du vivant de son père, comme le dit expressément Diodore de Sicile, qui à cette époque lui fait soumettre, en effet, les Arabes et presque toute la Libye.
Le roi Rhamsès, père de Sésostris, est assis sur son trône dans un naos, et son fils, en costume de prince, lui présente un groupe de prisonniers arabes asiatiques. Plus loin, le Pharaon est représenté comme vainqueur, frappant lui-même un homme de cette nation, en même temps que le prince (Sésostris) lui présente les chefs militaires et une foule de prisonniers. Le roi, sur son char, poursuit les Arabes, et son fils frappe de sa hache les portes d’une ville assiégée ; le roi foule aux pieds les Arabes vaincus, dont une longue file lui est amenée en état de captifs par le prince son fils : tels sont les tableaux historiques décorant la paroi de gauche de ce qui formait la salle principale du monument, en supposant que cette portion du spéos ait jamais été couverte.
La paroi de droite présente les détails de la campagne contre les Éthiopiens, les Bischari et des nègres.
Dans le premier tableau, d’une grande étendue, on voit les Barbares en pleine déroute, se réfugiant dans leurs forêts, sur les montagnes, ou dans des marécages ; le second tableau, qui couvre le reste de cette paroi, représente le roi assis dans un naos et accueillant, avec un geste de la main, son fils aîné (Sésostris), qui lui présente, 1° un prince éthiopien nommé Aménémoph, fils de Poeri, soutenu par deux de ses enfants, dont l’un lui offre une coupe, comme pour lui donner la force d’arriver au pied du trône du père de son vainqueur ; 2° des chefs militaires égyptiens ; 3° des tables et des buffets couverts de chaînes d’or et avec elles des peaux de panthère ; des sachets renfermant de l’or en poudre ; des troncs de bois d’ébène ; des dents d’éléphant ; des plumes d’autruche ; des faisceaux d’arcs et de flèches ; des meubles précieux ; et toutes sortes de butin pris sur l’ennemi ou imposé par la conquête ; 4° à la suite de ces richesses, marchent quelques Bischari prisonniers, hommes et femmes, l’une de celles-ci portant deux enfants sur ses épaules et dans une espèce de couffe ; suivent des individus conduisant au roi des animaux vivants, les plus curieux de l’intérieur de l’Afrique, le lion, les panthères, l’autruche, des singes et la girafe, parfaitement dessinés, etc., etc. On reconnaîtra là, j’espère, la campagne de Sésostris contre les Éthiopiens, lesquels il força, selon Diodore de Sicile encore, de payer à l’Égypte un tribut annuel en or, en ébène et en dents d’éléphant.
Les autres sculptures du spéos sont toutes religieuses. Ce monument était consacré au grand dieu Ammon-Ra et à sa forme secondaire Chnouphis. Le premier de ces dieux déclare plusieurs fois, dans ses légendes, avoir donné toutes les mers et toutes les terres existantes à son fils chéri «le Seigneur du monde (Soleil gardien de justice) Rhamsès (II).»
 Dans le sanctuaire, ce Pharaon est représenté suçant le lait des déesses Anouké et Isis. «Moi qui suis ta mère, la dame d’Éléphantine, dit la première, je te reçois sur mes genoux, et te présente mon sein pour que tu y prennes ta nourriture, ô Rhamsès !» «Et moi, ta mère Isis, dit l’autre, moi, la dame de Nubie, je t’accorde les périodes des panégyries (celles de trente ans) que tu suces avec mon lait, et qui s’écouleront en une vie pure.» J’ai fait copier ces deux tableaux, ainsi que plusieurs autres, parmi lesquels deux bas-reliefs montrant le Pharaon vainqueur des peuples du Midi et des peuples du Nord. Il ne faut pas oublier que les Égyptiens appelaient les Syriens, les Assyriens, les Ioniens et les Grecs, peuples septentrionaux.
Je dis adieu à ce monument de Bet-Oualli avec quelque peine ; car c’était le dernier de la belle époque et d’une bonne sculpture que je dusse rencontrer entre Kalabschi et Thèbes.
Le 31, au coucher du soleil, nous étions à Kardâssi ou Kortha, où j’allai visiter les restes d’un petit temple d’Isis, dénué de sculpture, à l’exception d’un bas-relief sur un fût de colonne. J’avais vu, deux heures auparavant, les temples de Tafah (l’ancienne Taphis), également sans sculptures ni inscriptions hiéroglyphiques ; mais on juge facilement, à leur genre d’architecture, qu’ils appartiennent au temps de la domination romaine.
Le 1er février, nous vîmes venir à nous une cange (2) avec pavillon autrichien : c’était du nouveau pour nous, et les conjectures de marcher ; cependant, la barque avançait aussi vers nous, et je reconnus sur la proue M. Acerbi, consul général d’Autriche en Égypte, qui m’appelait et me saluait de la main.
Nous arrêtâmes nos barques et passâmes quelques heures à causer de nos travaux avec cet excellent homme, publiciste et littérateur distingué, qui nous avait traités d’une manière si aimable pendant notre séjour à Alexandrie. Nous nous séparâmes, lui pour remonter jusqu’à la seconde cataracte, et moi pour rentrer en Égypte, avec promesse de nous rejoindre à Thèbes, qui est le Paris de l’Égypte et le rendez-vous des voyageurs, n’en déplaise à la grosse ville du Kaire et à la triste Alexandrie.
Vers deux heures après midi, nous étions à Déboud ou Déboudé : nous étant rendus au temple, en passant sous les trois petits propylons sans sculpture, je trouvai qu’il avait été bâti, en grande partie, par un roi éthiopien nommé Atharramon, et qui doit être le prédécesseur ou le successeur immédiat de l’Ergamènes de Dakké. Le temple, dédié à Ammon-Ra, seigneur de Tébot (Déboud), et à Hathôr, et subsidiairement à Osiris et à Isis, a été continué, mais non achevé, sous les empereurs Auguste et Tibère. Dans le sanctuaire, encore non sculpté, gisent les débris d’un mauvais naos monolithe, en granit rose, du temps des Ptolémées.
Notre travail étant terminé, nous rentrâmes dans nos barques, pressés de partir et de profiter du reste de la journée pour arriver à Philae, rentrer ainsi en Égypte, et dire adieu à cette pauvre Nubie, dont la sécheresse avait déjà lassé tous mes compagnons de voyage ; d’ailleurs, en remettant le pied en Égypte, nous pouvions espérer de manger du pain un peu plus supportable que les maigres galettes azymes dont nous régalait journellement notre boulanger en chef, tout à fait à la hauteur du gargotier arabe qu’on nous donna au Kaire comme un cuisinier cordon-bleu.
C’est à neuf heures du soir que nous retouchâmes enfin la terre égyptienne, en abordant à l’île de Philae, rendant grâces à ses antiques divinités Osiris, Isis et Horus, de ce que la famine ne nous avait pas dévorés entre les deux cataractes.
Nous avons séjourné dans l’île sainte jusqu’au 7 février, terminant les travaux commencés au mois de décembre, et recueillant tous les tableaux mythologiques relatifs à l’histoire et aux attributions d’Isis et d’Osiris, les dieux principaux de Philae, bas-reliefs qui s’y trouvent en fort grand nombre. Je me contenterai de donner ici les époques des principaux édifices de cette île.
Le petit temple du sud a été dédié à Hathôr, et construit par le Pharaon Nectanèbe, le dernier des rois de race égyptienne, détrôné par la seconde invasion des Perses. La grande galerie, ou portique couvert qui, de ce joli petit édifice, conduit au grand temple, est de l’époque des empereurs ; ce qu’il y a de sculpté l’a été sous les règnes d’Auguste, de Tibère et de Claude.
Le premier pylône est du temps de Ptolémée Philométor, qui a encastré dans ce pylône un propylon dédié à Isis par le Pharaon Nectanèbe, et l’existence de ce propylon prouve qu’avant le grand temple d’Isis actuel il en existait déjà un autre sur le même emplacement, lequel aura été détruit par les Perses de Darius Ochus. Cela explique les débris de sculpture plus anciens employés dans les colonnes du pronaos actuel du grand temple.
C’est Ptolémée Philadelphe qui a construit le sanctuaire et les salles adjacentes de ce monument. Le pronaos est d’Évergète II, et le second pylône, de Ptolémée Philométor. Les sculptures et bas-reliefs extérieurs de tout l’édifice ont été exécutés sous Auguste et Tibère.
Entre les deux pylônes du grand temple d’Isis, il existe à droite et à gauche deux beaux édifices d’un genre particulier.
Celui de gauche est un temple périptère, dédié à Hathôr et à la délivrance d’Isis qui vient d’enfanter Horus. La plus ancienne partie de ce temple est de Ptolémée Épiphane ou de son fils Évergète II. Les bas-reliefs extérieurs sont du règne d’Auguste et de Tibère. C’est Évergète II qui se donne les honneurs de la construction de ce temple, dans les longues dédicaces de la frise extérieure.
Le même roi s’est aussi emparé, par une inscription semblable, de l’édifice de droite, qui, presque tout entier, est de son frère Philométor, à l’exception d’une salle sculptée sous Tibère.
J’ai donné une journée presque entière à une petite île voisine de Philae, l’île de Béghé, où la Commission d’Égypte indiquait le reste d’un petit édifice égyptien. J’y ai, en effet, trouvé quelques colonnes d’un tout petit temple de très-mauvais travail et de l’époque de Philométor. Mais des inscriptions m’apprirent que j’étais dans l’île de Snem, nom de localité que j’avais rencontré souvent, depuis Ombos jusqu’à Dakké, dans les légendes des dieux, et surtout dans celles du dieu Chnouphis et de la déesse Hathôr. C’était là un des lieux les plus saints de l’Égypte, et une île sacrée, but de pèlerinages longtemps avant sa voisine l’île de Philae, qui se nommait Manlak en langue égyptienne. C’est de là qu’est venu le copte Pilach, l’arabe Bilaq, et le grec Philai, sans que, dans tout cela, il soit le moins du monde question de fil (l’éléphant), comme l’ont prétendu de soi-disant étymologistes.
Le temple de Snem (Béghé) était en effet dédié à Chnouphis et à la déesse Hathôr, et le monument actuel était encore la seconde édition d’un temple bien plus ancien et plus étendu, bâti sous le règne du Pharaon Aménophis II, successeur de Moeris.
J’ai retrouvé les débris de ce temple, et les restes d’une statue colossale du même Pharaon, qui décorait un des pylônes de l’ancien édifice. J’ai recueilli dans cette île, en courant ses rochers de granit rose, une vingtaine d’inscriptions, toutes des temps pharaoniques, attestant des visites et des actes d’adoration faits dans l’île sainte de Snem par de grands personnages de la vieille Égypte, et entre autres :
1° un proscynéma d’un basilicogrammate (1) commandant les troupes, sous le Pharaon Aménophis III (Memnon), grammate (1) nommé Aménémoph ;
2° une inscription attestant le pèlerinage d’un grand-prêtre d’Ammon, prince de la famille de Rhamsès ;
3° celui d’un prince éthiopien nommé Mémosis, sous le Pharaon Aménophis III ;
4° celui du prince éthiopien Messi, sous Rhamsès le Grand ; 5° celui d’un grand-prêtre d’Anouké, nommé Aménothph ;
6° un proscynéma conçu en ces termes : «Je suis venu vers vous, moi votre serviteur, vous tous, grands dieux, qui résidez dans Snem ! accordez-moi tous les bienfaits qui sont en vos mains, (à moi) l’intendant des terres du roi seigneur du monde Aménophis (III), AMOSIS ;» cet Amosis est représenté à côté de l’inscription, levant ses mains en attitude d’adoration ;
7° enfin, vers le haut d’une montagne de grands rochers de granit, j’ai copié une belle inscription attestant que l’an XXX, l’an XXXIV et l’an XXXIX du règne de Rhamsès le Grand (Sésostris), un des princes ses enfants a assisté à la panégyrie de Snem, et l’a célébrée par des sacrifices.
Je ne parle point de plusieurs inscriptions purement onomastiques, et de quelques autres qui, ne contenant que les légendes royales, sculptées en grand, des Pharaons Psammétichus Ier, Psammétichus II, Apriès et Amasis, semblent avoir eu pour motif de rappeler soit le passage de ces Pharaons dans l’île de Snem, soit même de grands travaux d’exploitation dans les montagnes granitiques de cette île, où le granit est de toute beauté.
Avant de quitter Philae, j’allai, avec MM. Duchesne, Lhôte, Lehoux et Bertin, faire une partie de plaisir à la cataracte, où nous prîmes un modeste repas, assis à l’ombre d’un santh (mimosa fort épineux), le seul arbre du lieu, en face des brisants du Nil, dont le bruissement me rappela nos torrents des Alpes. Au retour, je me fis débarquer en face de Philaee, sur la rive droite du fleuve, pour aller à la chasse des inscriptions dans les rochers de granit qui la couvrent, et du nombre desquels est le roc taillé en forme de siège et qu’un de nos doctes amis, M. Letronne, a cru pouvoir être l’Abaton nommé dans les inscriptions grecques de l’obélisque de Philae. Ce n’est cependant qu’un rocher comme un autre, avec cette différence qu’il est chargé d’inscriptions fort curieuses, mais qui n’ont aucun rapport avec les dieux de Philae ; les plus remarquables de ces inscriptions sont les suivantes :
1º Une stèle sculptée sur le roc, mais à demi effacée, monument qui rappelle une victoire remportée sur les Libyens par le Pharaon Thouthmosis IV, l’an septième de son règne, le 8 du mois de Phaménoth ;
2° Une stèle de son successeur Aménophis III (Memmon), assez bien conservée, de quatorze lignes, rappelant que ce Pharaon, venant de soumettre les Éthiopiens, l’an cinquième de son règne, a passé dans ce lieu et y a tenu une panégyrie (assemblée religieuse) ;
3º Un proscynéma à Néith et à Mandou, pour le salut du roi Mandoouthph (Smendès), de la XXIe dynastie ;
4° Un proscynéma à Horammon, Saté et Mandou, pour le salut du roi Néphérothph (Néphérites), de la XXIXe dynastie.
Je ne parle point d’une foule de proscynéma de simples particuliers, à Chnouphis et à Saté, les grandes divinités de la cataracte. Les rochers sur la route de Philae à Syène, et que j’ai explorés le 7 février, en portent aussi un très-grand nombre, adressés aux mêmes divinités : j’y ai aussi copié des inscriptions et des sculptures représentant des princes éthiopiens rendant hommage à Rhamsès le Grand ou à son grand-père (Mandoueï) ; ce sont les mêmes dont j’ai trouvé de semblables monuments en Nubie.
Je rentrai enfin à Syène (3), que j’avais quittée en décembre. En attendant que nos bagages arrivassent de Philae à dos de chameau, et qu’on disposât notre nouvelle escadre égyptienne (car nous avons laissé les barques nubiennes à la cataracte, qu’elles ne peuvent franchir), je revis les débris du temple de Syène, consacré à Chnouphis et à Saté, sous l’empereur Nerva ; c’est un monument de l’extrême décadence de l’art en Égypte ; il m’a intéressé toutefois,
1° parce que c’est le seul qui porte la légende hiéroglyphique de Nerva ;
2° parce qu’il m’a fait connaître le nom hiéroglyphique-phonétique de Syène, Souan, qui est le nom copte Souan, et l’origine du Syéné des Grecs et de l’Osouan des Arabes ;
3° enfin, parce que le nom symbolique de cette même ville, représentant un aplomb d’architecte ou de maçon, fait, sans aucun doute, allusion à l’antique position de Syène sous le tropique du Cancer, et à ce fameux puits dans lequel les rayons du soleil tombaient d’aplomb le jour du solstice d’été : les auteurs grecs sont pleins de cette tradition, qui a pu, en effet, être fondée sur un fait réel, mais à une époque infiniment reculée.
J’ai couru, en bateau, les rochers de granit des environs de Syène, en remontant vers la cataracte ; j’y ai trouvé l’hommage d’un prince éthiopien à Aménophis III, et à la reine Taïa sa femme ; un acte d’adoration à Chnouphis, le dieu local, pour le salut de Rhamsès le Grand, de ses filles Isénofré, Bathianthi, et de leurs frères Scha-hem-kamé et Mérenphtah ; le prince éthiopien Mémosis (le même dont j’avais déjà recueilli une inscription dans l’île de Snem), agenouillé et adorant le prénom du roi Aménophis III ; enfin plusieurs proscynéma de simples particuliers ou de fonctionnaires publics, aux divinités de Syène et de la cataracte, Chnouphis, Saté et Anouké.
Je visitai pour la seconde fois l’île d’Éléphantine, qui, tout entière, formerait à peine un parc convenable pour un bon bourgeois de Paris, mais dont certains chronologistes modernes ont voulu toutefois faire un royaume, pour se débarrasser de la vieille dynastie égyptienne des Éléphantins. Les deux temples ont été récemment détruits, pour bâtir une caserne et des magasins à Syène ; ainsi a disparu le petit temple dédié à Chnouphis par le Pharaon Aménophis III. Je n’ai retrouvé debout que les deux montants des portes en granit ayant appartenu à un autre temple de Chnouphis, de Saté et d’Anouké, dédié sous Alexandre, fils d’Alexandre le Grand. Mais un mauvais mur de quai, de construction romaine, m’a offert les débris, entremêlés et mutilés, de plusieurs des plus curieux édifices d’Éléphantine, construits sous les rois Moeris, Mandoueï et Rhamsès le Grand. Dans les restes d’une chambre qui termine l’escalier du quai égyptien, j’ai copié plusieurs proscynéma hiéroglyphiques assez curieux, et l’inscription d’une stèle mutilée du Pharaon Mandoueï.
Étant allé rejoindre mon escadre, et n’ayant plus rien à voir ni à faire sur l’ancienne limite de l’empire romain, je quittai les rochers granitiques de Syène et d’Éléphantine, et nous nous dirigeâmes sur Ombos, où le vent a juré de nous empêcher d’arriver, puisque, au moment où j’écris cette ligne, nous sommes au 12 février ; il est sept heures du matin, et le Nil mugit à quatre pouces de distance du lit sur lequel je suis assis.
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Ombos, le 14 février à deux heures.
Je suis enfin arrivé avant-hier à Ombos, vers le milieu du jour.
Nous avons repris nos travaux du mois de décembre, et à cette heure-ci ils sont terminés.

Tout est encore ici de l’époque grecque : le grand temple est cependant d’une très-belle architecture et d’un grand effet ; il a été commencé par Épiphane, continué sous Philométor et Évergète II ; quelques bas-reliefs sont même du temps de Cléopâtre Cocce et de Soter II. Ce grand édifice, dont les ruines ont un aspect très-imposant, était consacré à deux Triades qui se partagent le temple, divisé, en effet, longitudinalement, en deux parties bien distinctes, l’une passant presque toujours dans des massifs de la construction. Sévek-Ra (la forme primordiale de Saturne, Kronos) à tête de crocodile, Hathôr (Vénus), et leur fils Khons-Hôr, forment la première Triade. La seconde se compose d’Aroëris, de la déesse Tsonénoufré et de leur fils Pnevtho ; ce sont les dieux seigneurs d’Ombos, et le crocodile que portent les médailles romaines du nome ombite est l’animal sacré du dieu principal, Sévek-Ra.
La femme de Philométor, Cléopâtre, porte, dans les dédicaces et dans les cartouches sculptés sur la corniche du pronaos, un surnom qui ne peut être que le grec Tryphoene ou Dropion ; mais la première lecture est plus probable ; il est répété trente fois, et il est impossible de s’y tromper.
Le petit temple d’Ombos était, comme l’un de ceux de Philae et le temple d’Hermonthis, un eimisi ou mammisi, c’est-à-dire un édifice sacré figurant le lieu de la naissance du jeune dieu de la Triade locale, c’est-à-dire une image terrestre du lieu où les déesses Hathôr et Tsonénoufré avaient enfanté leur fils Khons-Hôr et Pnevtho, les deux fils des deux Triades d’Ombos.
C’est en me glissant à travers les pierres éboulées de ce petit monument, et en visitant une à une toutes celles qui bientôt seront englouties par le Nil, lequel, ayant sapé les fondations, a déjà détruit la plus grande partie du monument, que j’ai trouvé des blocs ayant appartenu à une construction bien plus ancienne, c’est-à-dire à un temple dédié par le roi Thouthmosis III (Moeris) au dieu Sévek-Ra, et avec les débris duquel on avait construit une partie de l’eimisi, sous Évergète II, Cocce et Soter II.
Le grand temple d’Ombos n’est donc encore qu’une seconde édition : et c’est au plus ancien temple de Saturne qu’appartenaient les jambages d’un tout petit propylon encastré aujourd’hui sur la face extérieure de l’enceinte en brique qui environne les temples du côté du sud-est. Les sculptures en sont du temps de Thouthmosis III, et le nom hiéroglyphique de ce propylon, inscrit au bas des deux jambages, était Porte (ou propylon) de la reine Amensé, conduisant au temple de Sévek-Ra (Saturne). On n’a point oublié que ce roi-reine est Amensé, mère de Moeris. Le grand propylon voisin du Nil est de l’époque de Philométor, et conduisait au petit temple actuel.
Le vent souffle toujours avec autant de violence ; s’il cesse dans la nuit, nous en profiterons pour aller à Ghébel-Selséléh, où nous attend une belle moisson des temps pharaoniques. Je ne clos donc ma lettre que conditionnellement.
Toujours Ombos, le 16. Je me réjouis d’avance en pensant que j’aurai peut-être à Thèbes un nouveau courrier ; j’y serai à la fin du mois. Je trouve les lettres de Paris un peu courtes ; on oublie que je suis à mille lieues de France, et les soirées sont si longues ! Toujours fumer ou jouer à la bouillotte ! Il nous faudrait une bonne édition des petits paquets de Paris. Qu’on ne me trouve pas exigeant ; j’ai presque le droit de l’être sous les auspices des vingt-sept pages que je viens d’écrire, et que je clos au plus vite, de peur qu’on ne dise que les plus grands bavards du monde sont les gens qui reviennent de la seconde cataracte
Comme nos courriers pour le Kaire vont à pied, et que le vent ne les arrête pas, je fais partir ce soir même celui qui nous a apporté nos lettres de France…
Je n’ai pas oublié les notes de M. Letronne ; il apprendra avec intérêt que le listel sur lequel est gravée l’inscription d’Ombos était doré, et que les lettres ont conservé une couleur rouge vif encore très-visible ; je n’ai pu vérifier ce qu’il y avait sur Sérapis à Tafah, la pierre qui devait porter ce nom n’existant plus… Adieu.
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Notes :
(1) : Champollion utilise les termes grecs pour désigner les fonctionnaires égyptiens : grammate  : greffier ; hiérogrammate : scribe écrivant les hiéroglyphes ; basilicogrammate : secrétaire royal du nomarque ; nomarque : préfet.
(2) : une cange est un bateau étroit de 16 à 20 m de long, muni d’un ou deux mâts et d’un bâtiment (appelé dunette) pour accueillir les passagers à l’arrière. Gustave Flaubert en utilisa une pour voyager sur le Nil, quelques années après Champollion.
(3) : c’est à Syène (aujourd’hui Assouan) qu’Eratosthène détermina le rayon de la terre, vers 250 av. J.-C., en comparant l’ombre portée du gnomon (bâton dont l’ombre sert à marquer les heures) à Syène avec Alexandrie. Tandis qu’à Syène, il n’y avait pas d’ombre à midi, il existe une ombre légère à Alexandrie à la même heure, de l’ordre d’1/8e de la longueur du gnomon. En comparant cet angle la distance entre Syène et Alexandrie, Eratosthène fut en mesure de déterminer la courbure de la Terre et son rayon.

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