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La symbolique des couleurs en Egypte ancienne

Comme souvent dans l’écriture hiéroglyphique, plusieurs graphies du même mot existent :

шят

iwn est la graphie principale, elle signifie à la fois « couleur » et « nature » (à noter que la graphie est composée des hiéroglyphes « roseau », « cheveu » et d’une ondulation rapide, celle du pinceau ?)

шкеня , ou шкеня2

irtyw signifie à la fois « couleur » en nom et « bleu » en adjectif.

вкян

Une troisième graphie, plus incertaine, drwy, signifierait à la fois à la fois « couleur », « peinture » et « mur ».

De la couleur à la nature des choses

iwn signifie à la fois le teint, la couleur, la nature ou la qualité d’une chose, c’est-à-dire à la fois sa forme et son essence, contrairement aux dichotomies grecques (le fond opposé à la forme, l’apparence à l’essence…). En effet, dans l’Egypte ancienne, l’apparence

extérieure exprimait ce qui était à l’intérieur, les hiéroglyphes avaient à la fois une valeur phonétique et symbolique, les mots avaient un pouvoir créateur (comme le Verbe chrétien), comme on  peut le voir dans la cosmognie d’Hermopolis (Thot crée les dieux par sa parole…).

Il arrive cependant que ces couleurs varient pour les dieux, selon l’aspect de la divinité que l’on souhaite représenter  : ainsi, les chairs d’Amon peuvent être représentées en or, symbole solaire, ou en bleu, couleur du ciel ; les statues d’Osiris sont parfois peintes en vert, couleur de la putréfaction et de la renaissance végétale, ou en noir, la couleur de la terre limoneuse du Nil (« kemi » ou « khemet » désigne à la fois la couleur « noir », la « terre » noire », l’Egypte et les Egyptiens eux-mêmes). La représentation picturale est codifiée : à chaque être sa couleur, à chaque couleur sa signification. Ainsi, les hommes hommes sont représentés de couleur rouge brique et les femmes en jaune-brun (comme en Crète), la double couronne d’Egypte est représentée en blanc et en rouge pour symboliser la Haute et la Basse Egypte…

La fabrication de la couleur

Dès la IVe dynastie (2613-2494 av. J.-C.), on a retrouvé les traces du pigment bleu sur les stèles, sarcophages, papyrus, la décoration des temples… Le « bleu égyptien » a été la première couleur que les Egyptiens aient réussie à synthétiser, ce qui explique la double signification de la graphie irtyw. On la retrouve ensuite dans la toute la Méditerranée, comme sur les fresques de Pompéi.

Généralement, les Egyptiens utilisaient des minéraux disponibles sur leur territoire. La technique utilisée est aujourd’hui perdue, mais des recherches effectuées par Sandrine Pagès-Camagna sur des pains de pigments égyptiens ont permis de redécouvrir la « recette » de cuisson d’un mélange de silicium, de calcium et de cuivre avec un fondant sodique pour obtenir du vert et du bleu.

Noir

лж

km / kem

Composition : galène pour le maquillage, charbon de bois pour la peinture (l’encre était solide, il fallait ajouter de l’eau au pinceau pour la diluer)

Objets noirs : la nuit, la terre, la ligne brisée de l’eau, le limon apporté par la crue annuelle du Nil, Nubiens, Soudanais, Osiris, Anubis, Ptah, la robe des taureaux sacrés Apis et Mnévis, la couleur qui entoure les yeux du faucon, animal sacré du dieu Horus, le fard noir (le khôl) autour des yeux à partir de l’époque de la IVe dynastie (Snéfrou, Khéops…), les mots néfastes que le scribe écrira en noir pour les neutraliser, les annotations sur les parchemins des scribes

Symbolique : royaume des morts, renaissance, fertilité, le Noun, l’oeil noir d’Horus, l’oudjat (« complet »), symbolise l’intégrité physique, de l’abondance, de la fertilité, de la lumière et de la connaissance

Expressions : km-j, le Grand Noir, pour désigner Osiris, set-kmt est la femme ou l’épouse noire, Isis (Osiris et Isis ne sont pas des noms égyptiens, mais des noms donnés par les Grecs, mieux adaptés à leur prononciation)

Remarques : l’Egypte et les Egyptiens étaient désignés par le nom de kmt (kemet ou kemit) qui signifie « noir » ou « terre noire » ou « pays noir » (le (« t » ajouté au noir km désigne un collectif ou un féminin)

 

Blanc

РВ

hdj/hedjet

Composition : cérusite ou sulfate de calcium.

Objets blancs : l’or blanc dont la chair et les os des dieux sont faits, couronne de Haute-Egypte (le hedjet), la tunique des hommes (avec des plis rouges), les habits des femmes, les grands monuments, les bandelettes qui entourent la momie.

Symbolique : joie, faste, pureté rituelle, l’aurore qui triomphe de l’obscurité, le deuil, la renaissance.

Expressions : la « Chapelle blanche », l’ « onguent blanc », le « Mur blanc », c’est-à-dire Memphis.

Jaune

чте

hnt / khenet

Composition : oxyde de fer

Objets en jaune : l’or, le soleil à son zénith, les dieux (en or jaune ou en or blanc), le fond de certains décors pour représenter la couleur d’un rouleau de papyrus, la lune, la tête des hommes vues de face, la peau des personnages féminins, le bois

Symbolique : l’immortalité, l’éternité

Bleu

шкеня

irtyu

Composition : silicate de cuivre calcique ; « khesbedjiryt » signifie « lapis-lazuli fabriqué », il forme un substitut du lapis, une pierre précieuse utilisée en bijouterie.

Objets bleus : le ciel, l’eau, les murs des nécropoles (bleu clair), la coiffure des personnages (aussi bien hommes que femmes), les édifices, le fer, les cornes des rhinocéros et les défenses des éléphants (parfois en vert), la barbe ou les ailes bleues des dieux, les représentations de la cavalerie divine

Symbolique :  la sexualité entre les êtres humains, l’immortalité, la soumission, l’infini.

– bleu clair  : l’air, le ciel, Amon (dieu du vent) et Min dans son aspect de Min-Amon

– bleu sombre (lapis-lazuli) : la nuit, le monde d’en bas

Le bleu est souvent opposé au rouge (comme au moyen âge européen).

Turquoise

En tant que substitut de la pierre précieuse appelée « turquoise » (mekfat), le turquoise n’a pas de dénomination connue à part « hemet » qui signifie « poudre de glaçure verte ». La tonalité émeraude est apparue tardivement, à l’époque d’Aménophis III (-1390 à -1352 av. J-C). Elle était fortement appréciée par la reine Tiyi. Elle était extraite notamment dans du schiste de la région de Malgatta.

Composition : silicate de cuivre calcique (comme le bleu mais avec une température différente)

Objets turquoises : le Nil, la déesse Hathor (déesse de la turquoise), une des salles du roi Djeser à Saqqarah

Symbolique :  l’univers aquatique, les eaux dormantes, la maternité, la vie

Expression : le « lac de la turquoise » où le soleil se baigne avant son lever

Brun-rouge

вЫк

dšr / deshrt (ou decher)

Composition : oxyde de fer pour la couleur rouge, ocre d’Elephantine

Objets bruns : la peau des Egyptiens (qu’ils aient une apparence caucasienne ou négroïde) et des Égéens (habitants de la mer Egée)

Objets en rouge : la terre cuite, la tête de l’homme de profil, les vêtements des femmes, les parties des humains et des animaux, Seth, dieu du Mal et du désert avait les cheveux roux (rouges), les mots dont le scribe veut souligner le côté maléfique (la couleur remplace alors la mutilation des hiéroglyphes), la couronne de Basse-Egypte (desheret) est de couleur rouge, les envahisseurs arrivant du désert, le hiéroglyphe du moineau, le couteau, la grotte d’Hathor, la couleur des écharpes prêtresses et des danseurs d’Hathor dans l’Ancien Empire, couleur de la bière versée à Sekhmet (l’oeil de Rê) pour l’apaiser, vin rouge, le dessin des carreaux sur les parois à décorer, les notations calendaires sur les payri administratifs écrits en hiératique ou en démotique (hiéroglyphes simplifiés), rubriques et points rouges pour la poésie, les statuettes féminines, les statuettes des captifs à Saqqarah, le pénis

Symbolique : violence, désert, feu, sang, mort, force, victoire, vie, virilité, fertilité (ces aspects ambivalents se retrouvent chez Seth qui est à la fois l’assassin d’Osiris et l’allié de Râ contre le serpent Apophis), sang d’Osiris, on peignait les portes et les poteries en rouge pour écarter le mauvais sort, on écrivait les lettres en rouge pour souligner leur aspect maléfique ou un avertissement, par exemple pour le titre d’une rubrique, dans une formule magique, précise : « Ne la relève pas à un homme du commun. [C’est] un mystère de la Maison de Vie » (Papyrus British Museum 10042, recto VI, 10),  l’amulette en jaspe rouge d’Isis a des vertus protectrices (chap. 156 du Livre des morts), « un poisson de couleur rouge » représente l’amour dans les Chants du Caire

Expressions : « faire des choses rouges » (faire le mal), « avoir le coeur rouge » (être en colère), « les desherou » (les Rouges) sont les serviteurs maléfiques de Seth, « desher » signifie « inspirer la terreur », « rougir » est le synonyme de « mourir », « la maîtresse du rouge tissu » (Hathor) au temple d’Edfou, le « bris des vases rouges » est le nom d’un rituel réalisé pour les funérailles, le terme rubrique provient du latin « rubrica » (terre rouge, ocre)

Remarque : fin août, c’est la fin de l’inondation, le Nil se charge d’alluvions de couleur rouge à cause du fer contenu dans le limon et l’on commence les vendanges (vin rouge), on peut donc comprendre pourquoi les prêtresses d’Hathor, qui symbolise l’inondation et la fertilité, portent une écharpe rouge, et pourquoi Sekhmet, le côté maléfique d’Hathor a fait un « bain de sang » avant d’être apaisée par de la bière rouge…

Vert

гЙВ

wahdj / wad / ouadj

Composition : malachite ou mélange de bleu et de jaune

Objets en vert : papyrus, oasis, l’eau (parfois), les plantes et les objets fabriqués à base de plante, le bronze, les cornesdes rhinocéros et les défenses des éléphants (également en bleu)n  la chair d’Osiris, deux arbres qui entourent « le petit veau à la bouche de lait » qui symbolise le soleil né de la vache Hathor, la mère universelle, la couleur du fard qui entourait les yeux des Egyptiens avant la IVe dynastie (-2670 à -2450)

Symbolique : végétation, jeunesse, santé, régénératio, bonheur, vie, nature, croissance, renouvellement, les prairies célestes

Expressions : « le Grand Vert » (Wadj-wr) est le surnom d’Osiris ; « la Grande Verte » (Ouadjour) désigne la mer ou la couleur du Nil en juin (le vert mêlé de rouge annonçait l’arrivée prochaine de l’inondation, comme les préludes de l’accouchement de la déesse Hathor), « faire des choses vertes » (bien agir)

Remarques : le vert partage une partie de sa symbolique avec la couleur noire ; certaines divinités sont représentées tantôt en vert, tantôt en noir (Osiris, Ptah, Maât), le pigment vert avait souvent une teinte turquoise.

Gris

Le dieu Oupouaout est représenté en gris, mais il est difficile de déterminer si cette couleur a un sens symbolique différent du noir ou s’il ne s’agit que d’une « astuce » d’artiste pour le différencier du dieu Anubis à l’apparence très similaire.

 

Sources

  • Dictionnaire de la civilisation égyptienne (Guy Rachet)
  • Dictionnaire Faulkner des hiéroglyphes
  • ALDRED Cyril, L’art égyptien, Thames & Hudson, 1989
  • ANDREU Guillemette, Les Egyptiens au temps des pharaons, Hachette, 1997
  • CNRS : Les secrets des pigments bleus et verts égyptiens
  • COLINART Sylvie, DELANGE Elisabeth , PAGES-CAMAGNA Sandrine, « Couleurs et pigments des peintures de l’Égypte antique » in Techné n°4–1996
  • de FLERS Pauline et Philippe, L’Egypte des sables
  • DESROCHES-NOBLECOURT Christine : sous le regard des Dieux
  • GAUTIER Patrick André : le rouge et le vert : sémiologie de la couleur en Egypte ancienne (thèse à la Sorbonne)
  • Hiéroglyphes égyptiens : lexique égyptien-français
  • HORNUNG Erik – « L’esprit du temps des Pharaons »
  • KOENIG Yvan, Magie et magiciens dans l’Egypte ancienne, Pygmalion, Paris, 1994
  • LYNN Meskell :  Vies privées des Egyptiens – Nouvel Empire 1539-1075 –  Editions Autrement – 2002
  • MATHIEU Bernard, « Les couleurs dans les Textes des Pyramides : approche des systèmes chromatiques », ENIM 2, 2009, p. 25-52Claude Traunecker, Les dieux de l’Egypte, PUF, coll. Que sais-je ?, 1992
  • Toutankhamon Magazine – HS N3 – Mars avril 2006 – (Article Couleurs d’Egypte par Milena Perraud)

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