Le portail de l'egyptologie

Noun

« <em>Avant que le ciel n’existe, avant que la terre n’existe, avant que les hommes n’existent, avant que la mort n’existe » était le Noun. Cet extrait des « Textes des Sarcophages » résume à lui seul cet élément premier. En effet, le terme de Noun pourrait se traduire par le non-être, le néant, ce qui préexiste à toute chose et qui n’existe pas : c’est la raison pour laquelle le Noun est indéfinissable. Les Égyptiens ont donc choisi, pour le décrire, d’expliquer quels sont les apports essentiels de la création ; par déduction, le Noun doit être compris comme l’élément opposé au monde créé. Selon toute vraisemblance, il s’agit d’une immensité aquatique aux eaux inertes, d’un chaos désorganisé, d’un espace illimité qui semble plongé dans une obscurité totale et absolue. On dit qu’il contient en lui toutes les virtualités de l’être, qu’il abrite l’essence même des choses et qu’il possède toutes les facultés : la stimulation de cet énorme potentiel doit permettre l’acte de création.
« J’étais seul avec le Noun, dans l’inertie, et je ne trouvais pas de lieu où me tenir debout; je ne trouvais pas d’endroit où m’asseoir. La ville d’Héliopolis où je devais résider n’était pas encore fondée; le trône sur lequel je devais me tenir n’était pas encore formé … Les dieux de la première génération n’étaient pas venus à l’existence, l’ennéade des dieux primordiaux n’existait pas ; car ils étaient encore avec moi …  »

Les « Textes des Sarcophages » nous apprennent que le Noun abrite une force qui se matérialise par un être inerte et inconscient : le démiurge. Ce terme désigne le dieu créateur qui, sans aucune raison particulière, va sentir la vie s’animer en lui. Au départ, le Noun n’a pas conscience de cet éveil : il ne réalise pas que le démiurge est en train d’accéder à l’existence. Obligatoirement, cette transformation conduit le dieu créateur à se dissocier du Noun pour devenir un être à part entière. Son premier acte consiste à se modeler un corps physique : en effet, le démiurge est son propre créateur puisque, disent les textes, « il est venu à l’existence de lui-même », sans père ni mère. De la même façon, il modèle quelques serpents qui doivent l’aider dans sa tâche: ces êtres hybrides et difformes assistent le démiurge mais ne font pas partie du monde organisé puisqu’une fois la création achevée, ils sont appelés à disparaître.
Mais une question reste en suspens : qu’advient-il du Noun une fois le monde créé ? Contrairement à ce que l’on pourrait croire, le Noun subsiste après la création. Simplement, il est repoussé aux marges du monde, cernant l’univers de toutes parts. Dans l’Enquête, Hérodote rapporte une croyance concernant les sources du Nil : « La deuxième théorie est moins savante mais on y trouve plus de merveilleux: le Nil subit ces phénomènes (les crues) parce qu’il naît de l’Océan, qui, lui, entoure de ses eaux la terre entière ».

Mais il s’empresse d’ajouter: « Je ne connais pas, pour moi, de fleuve «  Océan  » ;  Homère ou quelque autre poète plus ancien aura, je pense, inventé ce nom pour s’en servir dans ses fables ». Cet « Océan » d’Hérodote n’est autre que le Noun. De même, on dit que c’est dans le Noun que le soleil plonge chaque soir avant de réapparaître au petit matin. Mais, bien souvent, cet espace plongé dans la pénombre apparaît comme une immensité inhospitalière abritant des forces menaçantes et des êtres maléfiques qui ne cessent de l’agiter. Dans le Noun habite Apophis, ce serpent gigantesque chargé de faire échouer la barque solaire.

Dans le Noun, encore, errent les âmes en peine qui n’ont pas réussi à atteindre le royaume d’Osiris. Toutes ces forces qui ne cessent de menacer l’équilibre de la création traduisent une exigence résurgente du chaos : celle de reconquérir le monde organisé. Force est de constater qu’à plusieurs reprises les textes évoquent cette éventuelle victoire du Noun qui conduirait, inévitablement, à la fin du monde. « La plaine sera endiguée, les deux extrémités du monde seront réunies et les rives se rejoindront, les routes deviendront impraticables aux voyageurs, les pentes seront détruites pour ceux qui voudront parti…  » Un jour viendra, alors que les dieux, les êtres et les morts auront accompli leur temps, où le monde finira d’exister.

Mais cette fin ne signifie pas la fin absolue car ce qui n’a pas été créé ne risque pas d’être détruit: ce jour-là, le Noun et le démiurge, antérieurs à la création, se retrouveront pour ne former plus qu’un. Ils reprendront possession de la totalité de l’espace : le démiurge perdra toute conscience et se replongera, inerte, dans l’océan primordial … jusqu’ à ce qu’un nouveau cycle de création ne vienne bouleverser le chaos.

Laisser un commentaire