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Lettre de M. Charles Lenormant à Sakhara

<p style= »text-align: justify; »>Après avoir visité l’Italie, la Sicile, la Belgique et la Hollande, Charles LENORMANT, sous-inspecteur des Beaux-Arts, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, accompagne CHAMPOLLION dans son expédition en Egypte (1828-1830), afin d’appliquer aux monuments la méthode de déchiffrement des hiéroglyphes qu’il avait établi en 1822.

Ce récit a été publié dans la revue Le Globe, 20 décembre 1828, Tome VI, n°121, pp. 1-2.

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EGYPTE. Expédition scientifique.

 

LETTRES DE M. CH. LENORMANT (N° IV)

 

DÉPART DU CAIRE —L’ILE DE RODA — EMPLACEMENT DE MEMPHIS – SAKHARA – LE SPHYNX – LES PYRAMIDES.

 

 

Sakhara, 6 octobre 1828.

   » Nous avons quitté le Caire, à mon grand regret, le 30 septembre au soir, favorisés par un excellent vent et le plus beau temps du monde. Je vous ai déjà parlé de l’aspect enchanteur des rives du Nil à Boulac et aux environs du Caire. Notre commencement de navigation fut loin d’affaiblir la vivacité de cette impression. Pendant une lieue, et à mesure qu’on s’éloigne de Boulac, le nombre des jardins, des maisons de plaisance, la beauté des palmiers et des sycomores, ne font qu’augmenter, jusqu’à ce qu’enfin tout paraisse se réunir pour parer l’une des perles de l’Egypte, l’île de Roda, presqu’aussi célèbre que celles de Philé et d’Eléphantine. C’est dans Roda que se trouve le fameux nilomètre que nous n’avons pas eu le temps de visiter à notre passage, et que je verrai seulement au retour, s’il plaît à Dieu. Ce nilomètre, ou mekias, comme on l’appelle aujourd’hui, termine la pointe sud de Roda. Après cela, on découvre le vieux Caire, qui me parut beaucoup plus agréable en point de vue qu’il ne l’est en réalité. Ici, le fleuve s’élargit. A gauche, on n’aperçoit plus qu’un rivage bas ; puis, presque tout à coup, les flancs taillés à pic et percés de mille carrières, de la chaîne libyque. A droite s’étendent de longs bois de palmiers, cernés par l’inondation. Derrière vous et du même côté, les pyramides de Ghizeh ; devant vous, à l’extrémité du point de vue, celles de Sakhara et de Dachour. Entre ces deux extrêmes s’étendait l’immense et populeuse Memphis. C’était là que nous venions chercher quelques souvenirs de cette ville biblique, dont il y a six ans subsistaient encore les monuments principaux, et de laquelle il ne reste aujourd’hui que quelques débris informes et comme partout des tombeaux.

Le Globe, 3 décembre 1828.

    » Le soir nous amarrâmes à Maasara, sur la rive gau­che. D’après les renseignements que nous avions recueillis au Caire, nous tenions à visiter les carrières d’où Memphis et les pyramides sont sorties, et qu’on nous avait assuré être remplies d’inscriptions et de monuments sculptés dans le roc. Notre attente ne fut pas trompée. Le 2 octobre au matin, nous nous dirigeâmes à travers vers une plaine déserte vers les flancs perforés de Gebel-Tourah, où notre incursion commença par la découverte d’une inscription vraiment précieuse, qui donne la preuve que 19oo ans avant J.-C. on réparait déjà les temples de Memphis. Je ne vous parlerai pas de toutes les inscriptions en hiératique et en démotique dont les murs sont couverts , d’autant plus que je n’en parle moi-même qu’en écho. Ce qui m’a fait plaisir, c’est de voir que les tailleurs de pierres égyptiens n’étaient pas moins farceurs que leurs confrères en antiquité les soldats de la maréchaussée pompéienne. J’ai dessiné sur mon calepin une charge de lion vraiment comique, qui a peut-être quatre mille ans de date. Pour laisser échapper le moins de monuments possible dans une revue aussi rapide, nous nous étions dispersés deux sur une étendue de près d’une lieue : chacun montait, descendait, courait, appelait, dessinait ; puis c’était la soif qui nous dévorait, et il fallait voir avec quel plaisir nous avalions cette excellente eau du Nil, quand, après plusieurs heures d’attente, il nous arrivait enfin de trouver la bienheureuse cruche.

   » Un artiste français établi au Caire, et plus d’à moi­tié Arabe, M. Linant, était venu, avec ses dromadaires, partager les chances de cette singulière journée.

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   » Le 3, nous repassâmes sur la rive droite, sur celle où l’emplacement bien déterminé de Memphis appelle depuis trente ans tant de marchands et d’amateurs, et fait palpiter tous les cœurs hiéroglyphiques. Maintenant une forêt de palmiers, entrecoupée de villages qu’on n’aperçoit que de très près, occupe presque toute l’étendue de cette grande ville. En nous avançant sous ces palmiers, couverts en ce moment de dattes dorées, nous vîmes la terre parsemée de morceaux de granit, de basalte, de pierres sculptées et de tombelles. A quelque distance, près d’un village nommé Mit-Raïné, nous trou­vâmes, le nez contre terre, une statue du grand Sésostris, de trente pieds de haut, d’un seul morceau, et admirablement sculptée. J’avoue que j’éprouvai quelque sympathie pour l’image de ce conquérant, dans l’état où elle est réduite ; je me sentis plus touché encore quand j’en­tendis les Toscans à qui elle appartient, par l’hommage qui en a été fait au grand-duc, former le projet de lui couper la tête, désespérant des moyens d’emporter une masse aussi colossale. Deux jours de recherches et de fouilles nous firent découvrir à Mit-Raïné une inscription assez importante ; et le 4 au soir nous étions à Sakhara , où quelques uns de nos éclaireurs nous avaient précédés pour planter nos tentes.

   » A notre gauche, et presque sur notre tête , s’élève la plus grande des pyramides de Sakhara , fort inférieure à celles de Ghizeh, mais, à ce qu’il paraît, plus ancienne. J’ai fait hier l’ascension de cette masse à quatre éta-ges, formée d’énormes pierres carrées, qui, si l’on s’en rapportait à la chronologie, si souvent justifiée depuis quelque temps, de Manéthon , n’aurait pas moins de 7000 ans d’existence. Du sommet, j’ai pu compter, dans toute l’étendue de la chaîne libyque, parallèle à la direction de Memphis, jusqu’à 19 pyramides, depuis les deux grandes de Ghizeh jusqu’aux tertres souvent informes qui indiquent la place de celles qui ont été détruites. Tous ces monuments sont, à n’en pas douter aujourd’hui, antérieurs à l’usage de l’écriture dans les monuments : les longs corridors, les salles multipliées dont ils sont remplis n’en portent aucune trace. Ce sont donc là les monuments les plus anciens de la terre : les restes de la tour de Bélus peuvent seuls leur disputer ce privilège. Et tout cela placé dans ce désert de sable qui donne à la scène tant de gravité et de tristesse ! Puis une forme vraiment belle et pittoresque, ce qu’on aurait pu choisir de mieux pour exprimer l’idée de la stabilité et de la durée ! C’est un point de départ imposant et solennel pour l’histoire de l’humanité. Il y a là une grande idée et une impression complète.

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 Le Caire, 10 octobre

   » J’ai profité d’un jour entièrement consacré aux tra­vaux des dessinateurs; pour revoir encore une fois cette perle de l’Orient, que j’avais quittée avec tant de regrets.

   » Vous m’avez laissé précédemment au pied de la pyramide de Sakhara, contemplant de loin, à travers l’horizon jaunâtre du désert, les sommets bien autrement imposants de celles de Ghizeh , et réellement ému à l’as­pect lointain de ces énormes monuments de la vanité humaine. Mais à cette impression se mêlait déjà quel­que chose de semblable à la pitié, et je ne sais quelle compassion dédaigneuse pour les jeux d’enfants de l’hu­manité. Nous partîmes de Sakhara le 8, au lever du so­leil. Dans cette saison, l’inondation occupant toute la plaine, la route de Sakhara aux pyramides est longue et pénible. 11 faut suivre avec persévérance, pendant plus de quatre heures, les longues sinuosités et les ondulations monotones du désert. Cette route, qui décrit l’arc dont l’ancienne Memphis était la corde, mesure exactement l’étendue de la nécropolis memphitique, qui se terminait au nord par le groupe gigantesque des pyramides.

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   » C’est non loin des quatre beaux sycomores plantés au milieu du désert, au pied des pyramides, que la roche calcaire élève de toutes parts ses crêtes nues, au nombre desquelles se trouve le fameux Sphynx, qui a partagé, sinon la durée, au moins la réputation des pyramides. Ce monument, sur lequel on a avancé tant de conjec­tures, n’est autre chose qu’une espèce de témoignage des excavations profondes pratiquées tout autour, et dont les pierres devaient servir comme de supplément à celles qui sortaient des immenses carrières du Mokatam. La tête, malheureusement fort endommagée, est le portrait du roi Thoutmosis XVIII, qui vivait environ 1700 ayant Jésus-Christ. Cette tête, qui conserve des traces profondes d’une couleur rouge, que bien des voyageurs ont prise pour celle du granit, s’élève seule, avec le cou et une partie de la croupe, au-dessus du sable : mais il n’y a pas longtemps qu’un nommé Caviglia a fait faire des fouilles tout autour, et a découvert entre les jambes un grand monolithe, avec quatre lions et une inscription portant la date ci-dessus. Il est vrai qu’en véritable van­dale, ce Caviglia a vendu un lion aux Anglais, et re­comblé le reste ; mais la chose n’en est pas moins consta­tée, et fait cesser toute incertitude sur un colosse auprès duquel le Neptune de Jean de Bologne n’est qu’une figurine.

 » En se plaçant juste en face du Sphynx, on découvre d’un seul point de vue la grande pyramide, entièrement dépouillée de son revêtement, et dentelée dans toute sa hauteur ; la seconde, qui ne lui cède guère, conservant à son sommet comme une espèce de croûte polie, irrégulièrement interrompue aux trois quarts de la hauteur totale ; la troisième, vraiment lilliputienne auprès de ses aînées ; et puis tout autour une foule de petites pyramides, de débris de chaussées, d’enceintes et d’autres constructions ; des portes de tombeaux sculptées dans le roc ; enfin les restes encore magiques d’un des plus beaux spectacles que l’imagination humaine ait pu concevoir. C’est là le vrai coup de théâtre ; il perd un peu à l’analyse. D’abord, quand on s’occupe de la grande pyramide, on ne peut concevoir la grandeur des pierres qui la composent qu’en les touchant, en se mesurant avec elles ; puis l’imagination est importunée de ce grand amas de matériaux, dont elle ne comprend plus ni la forme ni le but. C’est donc avec une espèce d’ébahissement stupide que l’on parcourt tout cela, qu’on escalade ces gradins interminables, dont les marches semblent faites pour des géants, qu’on pénètre ces longs corridors, ces détours sinueux qu’on a peine à croire construits dans le seul but de mener à un tombeau. Il n’y a pas moyen, en définitive, de suivre une idée, de construire un système, quel qu’il- soit. Aussi cela vous expliquera-t-il pourquoi j’ai éprouvé une véritable jouissance à me rejeter sur les bas-reliefs d’un tombeau assez commun, où du moins je trouvais des choses toutes formulées, des hommes paraissant agir dans un but. »

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